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Publié par Richard

Une chronique de Richard

 

Marie-Eve Bourassa fait partie de la jeune relève du polar québécois. Mais de plus en plus, elle s’affirme comme une des spécialistes du roman mettant en vedette le Montréal d’antan. Avec sa trilogie du Red Light, elle a mis en scène la métropole au temps de la Prohibition américaine qui au même titre que Cuba, était devenu le terrain de jeux des Américains, surtout ceux qui avaient soif. Tous les lecteurs qui ont lu ces trois romans ont été marqués pas la fresque colorée mettant en vedette les clubs, les maisons de jeux et les bordels de ce petit territoire montréalais aujourd’hui disparu. Et comment oublier ce personnage d’Eugène Duchamp, cet homme blessé physiquement et mentalement par la guerre, et qui par son humanité et sa générosité, se voyait implique dans des enquêtes complexes et dangereuses. Vous ne l’avez pas encore lu, alors, n’hésitez plus. Ces trois romans, fortement vantés par la critique et primés par certains jurys, en valent le détour.

Enfin, au printemps dernier, Marie-Eve publiait un autre roman, un voyage dans le temps, qui s’arrêtait dans les années 1967 à 1976, période fertile en événements culturels et politiques. L’auteure nous plonge cette fois-ci dans le Montréal d’après la crise d’octobre avec un détour important autour de l’émeute de la Saint-Jean-Baptiste de 1967.

Entre deux joints (oui oui, il y a beaucoup de musique dans ce roman) Georges Kirouac est un spécialiste dans l’art de se mettre dans le trouble. Ancien policier, il est devenu détective privée, avec plus ou moins de succès. Il vit dans un appartement au-dessus du bar L’Escape, sa deuxième maison. La belle Roxy, barmaid de ce même club, semble s’intéresser à lui, et notre détective est bien sensible aux charmes dénudés de la jeune dame. Ayant l’ambition de devenir actrice, la belle s’est laissé berner par un supposé réalisateur qui a capté ses ébats amoureux de façon très explicite, en lui faisant croire que c’était un test pour voir si elle passait bien à l’écran. Roxy demande donc à Georges de retrouver ce film, au titre évocateur de Tout écartillées, qui pourrait avoir un plus grand succès dans les bars de la province qu’aux Oscars d’Hollywood.

Pour l’aider, Georges demande l’aide de son ami de toujours, le lieutenant détective Raoul Gariépy, l’homme capable de se faire des ennemis des deux côtés de la loi. Avec grand talent ! Cependant, le policier apprend que son ennemi juré, l’être qu’il déteste le plus au monde, l’ancien felquiste Simon Saint-Amour est de retour à Montréal. Les deux histoires se chevaucheront, les deux amis ayant des intérêts partagés dans ces enquêtes un peu particulières.

Autour de ces deux amis, gravitent une galerie de personnages plus ou moins impliqués dans une ou l’autre des affaires qui les concernent : policiers, membre de gangs, travailleurs et travailleuses des bars, chacun vient chercher sa part du magot, qu’elle soit matérielle, pécuniaire ou …amicale. Et évidemment, on se tape dessus, on se fout des lois et on pense à son portefeuille que l’on veut remplir.

Et aussi, si non ce ne serait pas un roman de Marie-Eve Bourassa, Montréal est un personnage important de ce roman, Montréal la nuit ou celui des petits matins de lendemain de veille. Montréal dans ce qu’elle a de plus beau mais aussi dans ce qu’elle peut montrer de plus laid. Décor de théâtre aux multiples facettes qui donnent à l’histoire des allures de roman-vérité, vérité de l’histoire d’une ville, à un moment donné, avec ses acteurs principaux et tous ces autres habitants. Je ne peux résister au plaisir de vous lire un extrait où l’auteure nous présente sa ville :

« Montréal était particulièrement belle cette année-là, bien qu’encore un peu éméchée par les nuits trop courtes de l’Expo : son mascara coulait, juste assez pour lui octroyer des airs irrésistibles de mauvaise fille. Irrésistible, mais pourrie jusqu’à l’os. Bienvenue à Montréal, bonjour à Montréal! chantait justement le petit Simard, une ville choisie des dieux, la ville des Olympiques! Certes, la métropole se faisait passer pour respectable, mais, pour voir la vérité, il suffisait de monter au belvédère du mont Royal, et là, de regarder à l’est, vers le stade, dont le mât, une fois achevé, serait penché : un hommage à tous les croches qui avaient contribué à l’ériger en se remplissant les poches. Ah!


Marie-Eve Bourassa maitrise parfaitement les codes du roman noir : des héros sombres avec des passés chaotiques et des squelettes parsemés dans différents placards, une ville, des rues et des ruelles glauques, sales, des endroits mal famés, de l’exploitation, surtout des femmes, de la corruption et de la violence. Tout y est dans ce roman de Marie-Eve Bourassa mais le talent de l’auteure fait en sorte que le lecteur s’attache à ses presqu’anti-héros et qu’on se sente bien à l’aise dans tous les endroits qu’ils fréquentent.

Autre élément important, il me faut souligner la qualité de l’écriture de la jeune auteure. Des phrases courtes et souvent avec du « punch », des dialogues dynamiques et parfaitement vraisemblables, un sens de l’humour pertinent et très à propos, et du rythme, beaucoup de rythme, qui sert le développement de l’intrigue vers une finale étonnante. Surprenante !

Dans ce roman comme dans sa trilogie sur le Red Light, Marie-Eve Bourassa pose un regard critique sur la société, nous en fait un portrait réaliste, trace les grandes lignes de ces époques qui la passionnent et nous abreuvent de détails passionnants sur la vie quotidienne de ses héros. Mais ce que je retiens le plus de ce « Tout écartillées », c’est que Marie-Eve Bourassa possède sa propre voix, son style personnel et sa langue, je dirais même ses langues, qui rendent ses romans toujours aussi captivants et tellement agréable à lire.

Contrairement aux clients des bars qui peuplent les romans de l’auteure, je vous recommande  cette œuvre  à consommer sans limites !

 

Bonne lecture !

 

 

Tout écartillées

Marie-Eve Bourassa

VLB éditeur

2021

438 pages

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