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Publié par Richard

Polar, noir et blanc vous présente un "week-end Marie-Eve Bourassa" avec deux chroniques sur son  nouveau roman "Tout écartillées" !

Aujourd'hui, un premier regard posé par France Lapierre et demain, Christophe Rodriguez nous fera part de ses impressions.

Bonne lecture !

Richard

 

 

Une chronique de France Lapierre

Je suis certaine qu’un des personnages de Marie-Eve Bourassa pourrait dire, dans son langage coloré, que la couverture de Tout écartillées « fesse dans l’dash », tant par le rose fluorescent que le rouge des talons aiguille et du projecteur de cinéma qui semble illuminer la scène de bas en haut. Déjà, l’illustration annonce le monde clinquant et criard des cabarets et du monde interlope. Le titre lui, joue sur le les deux sens du terme écartillé : grand ouvert (physique) et tiraillé (moral). Sans oublier la célèbre chanson de Charlebois… puisque dans ce roman noir, on plonge dans la décennie 1967-1976.

 

Elles sont d’ailleurs nombreuses, les chansons québécoises qui titrent de nombreux chapitres :  L’alouette en colère; Le temps est bon, le ciel est bleu; une toune d’Offenbach; Tous les palmiers; Bozo les culottes; La complainte du phoque; Demain l’hiver; Le début d’un temps nouveau. Elles constituent d’ailleurs un paratexte fort éloquent pour qui s’y attarde.

Policier déchu et désabusé, George Kirouac (44 ans) s’est recyclé en détective privé. À ce titre, il accepte, avec plusieurs arrière-pensées, d’aider Roxy à retrouver un film osé, Tout écartillées. En parallèle, le lieutenant-détective Raoul Gariépy (46 ans), reprend un dossier pour le moins explosif, celui de l’ancien felquiste Simon Saint-Amour qui est, entre autres, responsable de la déchéance professionnelle de son ex-équipier Kirouac.

Les personnages de Marie-Eve Bourassa sont des écorchés de la vie. Elle nous les dépeint sans complaisance, mais on sent poindre une certaine bienveillance pour ces marginaux, ces abîmés.

« Hélas, Raoul Gariépy, c’était un peu comme le fils illégitime que Pax Plante aurait eu avec Monica Proietti : trop droit, mais tout aussi croche. »

        « Encore aux couches, Kirouac avait déjà sa carte de membres VIP du malheur – un               club peu prisé, mais ô combien fréquenté. »

« Son propre refus d’agir en adulte poussait sa fille hors de l’enfance avant le temps, même lui était capable de voir ça. »

L’amitié qui lie les deux hommes est particulière et chacun possède son squelette dans le placard, tel que nous l’apprendrons en cours de récit.

« Il y a de ces amis qu’on garde comme on ignore une dent gâtée, conscient de la menace qu’ils représentent, mais n’arrivant pourtant pas à se résoudre à passer chez le dentiste. Difficile de casser les routines, même les plus destructrices. »

Autour des deux partenaires gravitent une kyrielle de personnages. Ceux-ci font partie de la famille, de l’entourage professionnel (police), du mouvement FLQ ou du milieu interlope (mafia et motards). Chacun est animé par sa propre quête et entre en conflit avec les autres personnages. Autant de relations qui mènent à de nombreux rebondissements de l’intrigue.

À mon avis, la fille de Loulou et Georges Kirouac est une enfant gouailleuse, vive et intelligente qui pourrait bien un jour figurer dans une aventure écrite par Marie-Eve Bourassa.

Montréal est également un personnage à part entière.

« Montréal était particulièrement belle cette année-là, bien qu’encore un peu éméchée par les nuits trop courtes de l’Expo : son mascara coulait, juste assez pour lui octroyer des airs irrésistibles de mauvaise fille. Irrésistible, mais pourrie jusqu’à l’os. Bienvenue à Montréal, bonjour à Montréal! chantait justement le petit Simard, une ville choisie des dieux, la ville des Olympiques! Certes, la métropole se faisait passer pour respectable, mais, pour voir la vérité, il suffisait de monter au belvédère du mont Royal, et là, de regarder à l’est, vers le stade, dont le mât, une fois achevé, serait penché : un hommage à tous les croches qui avaient contribué à l’ériger en se remplissant les poches. Ah! Montréal! La reine des Amériques! »

Après avoir exploré les années 1920 dans sa trilogie Red Light (VLB, 2016), Marie-Eve campe son histoire entre 1967 et 1976. Par touches subtiles, elle parsème les détails qui restituent cette époque pas si lointaine, pour qui l’a vécue : le lundi de la matraque, le terrorisme du FLQ, la résistance machiste des hommes devant l’émancipation des femmes, la contre-culture, les cigarettes Export A, les pantalons de rayonne, la bière Labatt 50.

Plusieurs intrigues se nouent et se dénouent dans Tout écartillées. Raoul Gariépy veut retrouver Simon Saint-Amour, felquiste, et Georges Kirouac veut retrouver « Tout écartillées » pour plaire à Roxy. Ce qui semble simple au départ deviendra de plus complexe… La fin est stupéfiante!

Si la chanson est fréquemment évoquée dans ce roman, le cinéma, quant à lui, occupe une place de choix. En effet, Georges Kirouac tente de retrouver le film XXX « Tout écartillées » produit par Roger Caouette. Le hic, c’est que plusieurs personnes tentent de mettre la main sur le film, ce qui complique d’autant plus l’enquête et ajoute des ramifications à l’intrigue.

Or donc, si Marie-Eve Bourassa s’est approprié les codes du roman noir, elle les travaille avec style, finesse et rigueur. Ses personnages s’expriment en français familier et quelquefois en français argotique.  Cependant, lorsque l’auteure reprend les commandes, la style est imagé et la langue efficace.

« Malgré ce qu’il avait fait pour se racheter, Baby avait gardé un air triste toute la journée. En la regardant piocher dans son immense sac de pop-corn, Kirouac se demanda combien de temps encore cette gâterie réussirait à le dédouaner. Dix ans, et la petite crasse voyait déjà clair dans son jeu. Un jour, même l’extra beurre ne pourrait plus camoufler le goût de la déception. »

« Il s’agissait d’une femme de grande taille qui n’avait que la peau et les os, sèche comme une maison trop chauffée, les yeux larmoyants. Certaines femmes vieillissent et emmagasinent le poids des années et des rêves perdus; celle-ci se laissait dévorer par le temps. Elle finirait sans doute par disparaitre complètement, un beau matin. »

J’éprouve toujours beaucoup de plaisir à lire la prose de Marie-Eve Bourassa ! Elle porte une voix, celle des laissés-pour-compte qui ont échoué à se bâtir une vie, trop souvent à cause de la société qui les entoure. Mais son œuvre est plus que cela, elle nous offre chaque fois, une incursion dans une époque qu’elle sait recréer avec brio, grâce à des détails intégrés dans la trame narrative. Encore!

Bonne lecture !

 

Tout écartillées

Marie-Eve Bourassa, 

VLB,

2021

438 pages

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