Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Polar, noir et blanc

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 > >>
Machine God de Jean-Jacques Pelletier

Lire Jean-Jacques Pelletier, c’est comme ouvrir un journal et suivre des éléments de l’actualité, en direct, tout en furetant sur Internet et les réseaux sociaux pour compléter sa recherche d’informations. « Machine God », le dernier roman de l’auteur est un feu roulant, une explosion de mises en scène macabres qui nous entrainent dans les méandres pervers de l’intégrisme des religions. Dès la première page, on entre, que dis-je, on nous pousse dans la folie meurtrière qui nait, parfois, chez certains esprits troublés. Dieu demande-t-il que l’on tue pour que sa grandeur soit reconnue ?

L’action démarre à toute vitesse. Sur les immenses écrans de Times Square, tous les passants peuvent assister à la crucifixion de Monseigneur Ignatius Felgood, archevêque de New York. La voix et la musique de James Brown, « I Feel Good », accompagnent ces images macabres.

Une pub ? Tous se questionnent. Est-ce vérité ou mensonge ?

Puis, un message apparaît : « Bientôt dans une église près de chez vous. »

Cet auguste prélat avait démissionné à la suite de sa gestion laxiste d’un scandale de pédophilie, pour sauvegarder la sacro-sainte image de l’Église.

Avec des mises en scène tout aussi macabres que la première, deux autres exécutions ont lieu : un imam et un rabbin sont les victimes de ce qui ressemble à une guerre « contre les religions ».Très rapidement, les réseaux sociaux s’emparent de l’événement … et ça devient viral.

Dans les bureaux des enquêtes criminelles de New York, Calvin Chase est chargé de l’enquête. Tout accuse Victor Prose qui semble relié aux trois meurtres ; les preuves s’accumulent, mais il reste toujours introuvable.

La troublante Natalya, cette tueuse à gages humanitaire, amoureuse de Victor n’en croit pas un mot et avec l’aide des amis de Victor, du fidèle Gonzague Théberge entre autres, elle part à la recherche de celui qui est devenu « l’ennemi public numéro 1 ». Où se trouve-t-il ? Est-ce qu’il se cache ou est-il prisonnier ? Recherché par la police, traqué par certains politiciens, poursuivi par les Chrétiens, les Juifs et les Musulmans, Victor Prose pourra-t-il s’en sortir ?

L’enquête officielle et celle, plus officieuse, sont passionnantes. Et avec le style de Jean-Jacques Pelletier, ne vous attendez pas à un petit moment de repos. Les chapitres sont courts, les dialogues percutants, les réseaux sociaux présents, et ça donne un rythme haletant au récit. On assiste à un feu roulant d’informations et parfois à de belles entourloupettes pour manipuler l’opinion publique !

Ça déménage, comme un très bon thriller qui doit vous secouer.

Alors si vous aimez les sensations fortes et êtes un fan de Jean-Jacques Pelletier, lancez-vous sans crainte. Si vous cherchez une lecture divertissante, un bon suspense, un roman écrit avec beaucoup d’efficacité, Machine God répondra largement à vous attentes et vous passerez un excellent moment.

Voici quelques extraits :

« Il y avait des lois naturelles dont il ne sert à rien de contester l’existence. Les mécanismes de protection des élites en faisaient partie. »

« - Non, mais… Pour qui vous prenez-vous, espèce de coléoptère rachitique de l’encéphale ? »

« - On s’habitue à ne pas exister, vous savez. »

« La violence religieuse n’a rien à voir avec le fait d’être juif, chrétien ou musulman. Mais elle a beaucoup à voir avec le phénomène de la croyance. Car la croyance a pour triple effet : de remettre la vérité entre les mains de quelques-uns, de soustraire cette vérité réputée inaltérable à la critique et au jugement des individus ; et de pourfendre tous ceux qui refusent de se soumettre à la vérité révélée. »

Bonne lecture !

Machine God

Jean-Jacques Pelletier

Hurtubise

2015

480 pages

Voir les commentaires

Published by Richard - - Roman québécois

Faims de Patrick Senécal

Après nous avoir fait rire et sourire avec les quatre tomes de la très bonne série du cégep Malphas, le naturel de Patrick Senécal revient au galop, refait surface, monte la grande tente et caracole au centre de la piste !

Patrick Senécal nous fait passer du rire à l’effroi avec son nouveau roman « Faims ».

Après cette pause collégiale, l’auteur scrute la nature humaine d’un œil impitoyable en nous montrant la facilité à tomber des deux mauvais côtés du fil de fer. Il n’y a que dans l’imaginaire de Patrick Senécal qu’une soirée au cirque peut déclencher une représentation dramatique du côté noir de l’être humain.

Bienvenue dans les méandres tordus de l’humain !

Kadpidi est une petite ville tranquille dans une région tout aussi tranquille, habitée par des citoyens tranquilles. La ville est l’image même d’un long fleuve tranquille où s’écoule lentement la vie d’une population sans histoire. Ce soir-là, c’est le Bal du Chien-Chaud. La température est idéale en cette douce soirée de juillet ; les habitants de la ville arrivent, les kiosques à hot dogs sont ouverts, la fête se déroule bien. Joël Leblanc, policier, y assiste avec sa femme et ses deux adolescents.

Un peu plus loin, dans les champs environnants, le « Humanus Circus » installe ses pénates pour quelques semaines. Et son spectacle transformera l’esprit de la ville et de ses habitants.

La vie paisible se transformera, après chaque spectacle, en un volcan au bord de l’éruption ; le clou du spectacle passera insidieusement de la piste du cirque aux multiples drames de la vraie vie. Et avec le talent de l’auteur, attendez-vous à ressentir quelques frissons.

Pas d’effusion de sang (ou très peu), un peu de violence (et quelques meurtres), mais ce qui est le plus sordide, c’est de voir ces personnes se transformer … ou pire, de les voir reprendre leur véritable personnalité cachée. Inconsciemment ou non !

Dès le départ, le doute s’installe ! D’un côté, les saltimbanques de ce petit cirque « pas ordinaire » semblent tous posséder un passé peu ou pas recommandable. De l’autre, des spectateurs qui semblent trouver matière à faire ressortir leur côté glauque. Quel que soit l’endroit, sur la scène ou dans les gradins, chacun possède ses propres « Faims » qu’il assouvit ou non.

Et vous, futurs lecteurs, quelles seraient vos « Faims » ? Seriez-vous bien assis sous la tente et surpris de voir votre âme projetée sur le grand écran ?

Comme bon amateur de romans noirs, j’ai nettement apprécié les nomades du chapiteau, une galerie de personnages aux passés obscurs, aux présents ténébreux et aux intentions louches, dessinés avec talent par la plume affutée de l’auteur: la grande rousse, l’énorme colosse, le jeune maladif, la grande Noire inquiétante et superbe, l’Espagnol et le grassouillet quinquagénaire.

Patrick Senécal réussit à nous livrer un roman bouleversant où un petit village prend des airs d’enfer, pavé de mauvaises intentions. D’un simple paradis, le ver de la pomme pourrit toute une population pour en faire un maelström maléfique. Du plaisir de lire à son meilleur !

Et même, si au début, on a l’impression que l’histoire ne lève pas, que ça sera moins bon que les autres … attention ! Vous ne vous en rendez pas compte, mais Senécal est en train de vous enfirouparer (berner, pour mes lecteurs français). La toile se tisse tout doucement et quand vous ne vous en doutez pas, vous êtes dans son filet et vous tournez les pages à la vitesse grand V.

Mesdames et messieurs, le spectacle va commencer !

Entrez donc sous le chapiteau, dans ce monde étrange où le mieux est souvent remplacé par le pire. Dans cette petite ville de Kadpidi où la pirouette du clown pourrait faire virevolter votre vie, où le dompteur et le « diseur de bonne aventure » s’infiltreront dans votre esprit pour réveiller votre côté obscur. Frissons garantis !

En plus de ses grandes qualités de conteur, il ne faut pas oublier la qualité d’écriture de l’auteur. Patrick Senécal écrit bien, son écriture est efficace et son style nous réserve souvent de belles surprises, des petits trésors d’écriture. Au détour d’un paragraphe, une phrase vous étonnera, une comparaison vous ravira.

En voici d’ailleurs deux extraits :

« Comme s’il l’approuvait, l’animal grogna avec plus d’intensité, le corps tendu, les babines retroussées. L’enfant soutenait son regard et, tout à coup, il n’eut plus l’âge d’un gamin de huit ans, mais celui de l’humanité.

En rugissant, le prédateur bondit sur sa proie. »

« Je vous vois dans plusieurs années, je vous vois vieillard… Vous aurez continué à suivre votre régime raisonnable durant toute votre vie, mais votre âme sera rachitique, presque morte d’inanition …

… vous serez toujours entouré de votre respectabilité… mais votre faim vous aura bouffé de l’intérieur. Vous serez vide. Vivant, mais vide. »

Bonne lecture !

Faims

Patrick Senécal

Éditions Alire

2015

593 pages

Voir les commentaires

Published by Richard -

Alexi Vassilkov ou la vie tumultueuse du fils de Maupassant

Oh que j’ai aimé ce livre !

Juste le titre m’aurait incité à me le procurer (car c’est bien un roman ?).

Et quand, Gérard Collard de la librairie Griffe Noire en a parlé à son émission de télé, je n’ai pas pu résister.

MAIS !

Et oui, un gros MAIS car ce roman n’est pas disponible au Québec !

Alors, comme je suis débrouillard (merci aux éditions Bayard), j’ai contacté l’auteur et dans sa grande gentillesse, Bernard Prou m’a fait parvenir un exemplaire de son roman … dédicacé !

Voilà ! J’ai reçu le bouquin et l’ai lu pendant les vacances.

Je vous le dis, mes efforts en valaient la peine.

« Alexi Vassilkov ou la vie tumultueuse du fils de Maupassant » est un roman inclassable et même si je le voulais, je n’arriverais pas à lui trouver une case. Et c’est tant mieux ! Après ma lecture, je me suis posé quelques questions qui heureusement sont restées sans réponse. Est-ce une biographie ? Une biographie romancée ? Une fiction basée sur des faits véritables ?

Comme je le dis souvent : je n’en ai aucune idée !

Tout ce que je sais, c’est que j’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce récit.

Lançons-nous donc dans l’histoire.

1891. À travers son œuvre, une jeune femme tombe en amour avec l’écrivain qu’elle admire. Liouba Vassilkov décide de lui avouer son admiration et commence alors une relation épistolaire passionnée entre elle et Guy de Maupassant. Faisant fi des ragots ou des racontars, elle décide de lui rendre une visite ; elle cogne à sa porte, à l’improviste. L’accueil est chaleureux et très rapidement cette relation épistolaire devient une relation, tout court.

Grâce à son talent de peintre, Loubia devient vite la coqueluche du monde artistique de Paris tout en continuant à fréquenter l’écrivain vieillissant. Maupassant devient de plus en plus malade et la fin approche. Ravagé par la maladie, il apprend la nouvelle : Loubia est enceinte. Un enfant de lui.

En septembre 1892, Alexis Vassilkov voit le jour pendant que son père s’enfonce de plus en plus dans les ténèbres de la mort. Moins d’un an plus tard, Guy de Maupassant meurt et laisse un héritage substantiel à son amour et à son fils.

Et c’est ce fils que nous suivrons dans son voyage à travers le XXe siècle. Élevé par sa mère en Russie, Alexis ne sait rien de son père. Il fait des études en médecine, devient par la suite psychiatre et sera remarqué par Staline qui l’engage comme médecin personnel. Sa position privilégiée (?) fait en sorte qu’il connaît mieux le vieil ours que lui-même. Il sait pertinemment qu’un jour, victime de la paranoïa de son unique patient, il subira ses foudres, accusé de trahison.

Sa prédiction devient réalité en juillet 1936, lorsqu’il est arrêté à Leningrad et déporté au Goulag, condamné à l’exil pour une période indéterminée. L’auteur nous guide alors, à travers les yeux de son personnage, dans l’horreur des convois vers l’est de la Russie, dans le monde violent de la Sibérie, au milieu des horreurs du Goulag jusqu’au périple de son héros vers la liberté. Enfin, en mai 1940, en pleine tourmente de l’invasion allemande, Alexis et sa famille débarquent à Marseille, en route vers Paris.

Finalement, abordant une autre partie de sa vie, le lecteur verra Alexis, reprendre sa nationalité française et retrouver ses racines grâce aux tableaux de sa mère et il partagera ces informations avec son fils Amagät.

Je vous le dis, ce roman est passionnant ! Je ne sais pas si tout est vrai (Gérard dit que oui …), mais cette lecture dépasse grandement la simple biographie. L’histoire de ce personnage est digne des meilleurs romans d’aventures, à la hauteur des très bons romans d’histoire et aussi prenante que les meilleurs « road books » ! Vous ne vivrez aucun moment d’ennui à vous (faire ?) balader dans la Russie d’avant la Révolution, dans les loges mystérieuses de la Franc-Maçonnerie, dans les officines de Staline, dans le goulag de l’URSS et aussi, dans les recoins de la résistance française de la Seconde Guerre mondiale.

Et, en plus, ce qui ne gâche rien, Bernard Prou nous raconte cette histoire avec un style très agréable, parfois cru, mais toujours en cohérence avec le récit.

Mais, car il y a un mais … je vous disais en début de chronique que ce roman n’était pas disponible au Québec. Et bien, il semblerait qu’il est tout aussi difficile de mettre la main sur ce livre en France ! Si j’ai réussi à vous convaincre de lire ce roman, je vous invite à contacter la maison d’édition en envoyant un courriel à cette adresse :

brouette.editions@free.fr

ou

bernard.polignac@gmail.com

Ainsi, comme moi, vous pourrez partir à la découverte de cet homme fascinant et le suivre dans ses aventures rocambolesques à travers l’histoire du XXe siècle.

Et je profite de cette chronique pour remercier Bernard Prou pour cet excellent roman, mais aussi de m’avoir facilité la tâche et de m’avoir fait parvenir le livre … par-delà l’Atlantique. Je me permets de citer la dédicace de monsieur Prou: « Je suis très fier d’être votre premier lecteur canadien. »

Quelques extraits :

En parlant de la faim qui régnait en Sibérie : « On aurait bouffé le cuir de nos bottes, si on en avait eu ! »

« Sur cette terre de nulle part, sur cette île de naufragés médusés dans un océan de solitude, les corps abdiquaient et les esprits divaguaient, au cours des jours inachevés et des nuits avortées. »

Et la magnifique invective que voici : « Par la bite du Christ ! Que Dieu vous encule tous ! »

« Ce fut un insigne morceau d’anthropologie, une de ces scènes qui égayent les mornes études notariales de province. »

Bonne lecture !

Alexis Vassilkov ou la vie tumultueuse du fils de Maupassant

Bernard Prou

Brouette éditions

2014

360 pages

La chronique de Gérard Collard

Voir les commentaires

Published by Richard -

"Intérieur nuit" de Marisha Pessl

Le polar est un genre littéraire en pleine croissance et ce qui est extraordinaire avec lui, c’est que les auteurs peuvent se permettre d’en transgresser les règles en et repousser les limites. Marisha Pessl, à son deuxième ouvrage, nous offre ce genre de roman, tout à fait hors-norme, passionnant et rempli d’éléments surprenants.

J’avais adoré son premier opus, « La physique des catastrophes » un roman atypique où les personnages (le père professeur d’université et sa fille) nous faisaient voltiger dans des échanges philosophiques et scientifiques qui nous transportaient au royaume du plaisir de lire. Dans ce nouvel ouvrage, « Intérieur nuit », l’auteure se lance dans une entreprise « casse- gueule », un roman de plus de 700 pages où elle doit accrocher l’intérêt de son lecteur, lui donner matière à continuer sa lecture et surtout, lui fournir tous les indices pour l’amener à la finale de son histoire. Et quand on y arrive, on en voudrait encore !

Et je peux vous dire qu’elle a parfaitement réussi… Grâce à son style, à son talent. Marisha Pessl vous attrape au premier chapitre et vous embobine jusqu’à la dernière page, sans jamais vous ennuyer. Au contraire, elle vous surprend presque à chaque chapitre. Lire « Intérieur nuit » c’est une explosion de plaisirs, un feu d’artifice sur une musique de Mozart que l’on regarde de son siège avec un verre de Sancerre. Rouge, évidemment !

Scott McGrath est journaliste d’investigation, celui « … qui irait en enfer uniquement pour interviewer Lucifer ». Très populaire, il était de toutes les tribunes, on le craignait, il voyait tout. Un jour, dans une émission de télévision, emporté par son succès, il dit des choses infâmes sur un cinéaste marginal ayant une grande influence dans le monde. Le réalisateur, Stanislas Cordova, lui intente une poursuite, McGrath perd et se fait fermer les portes par de tous les grands journaux du pays. C’est la déchéance !

Un jour, la fille du metteur en scène, Ashley Cordova, est retrouvée morte dans un entrepôt d’un quartier industriel. De l’avis général, c’est un suicide ; mais pas pour McGrath. Son « obsession » contre le cinéaste Stanislas Cordova le pousse à enquêter sur toute cette histoire, sans moyen, juste avec son intuition. Et ce, même si la dernière fois qu’il s’est attaqué à cet homme, il a tout perdu: son job, sa famille, son argent.

Le journaliste déchu fouillera donc tous les éléments de la vie de la fille de son ennemi et remontera la filière, parfois dangereuse, de la vie de ce cinéaste qui est resté terré dans son domaine depuis trente ans.

Quel prix, Scott McGrath est-il prêt à payer pour démasquer l’homme qui l’obsède ? Jusqu’où est-il prêt à aller ? Réussira-t-il à découvrir tous les mystères de ce personnage adulé et les messages que cache sa filmographie ?

Marisha Pessl nous entraîne dans un tourbillon hallucinant de faits, d’articles de journaux, de photos, de sites Iinternet et de scènes de film qui alimentent l’obsession de McGrath et notre intérêt pour le récit. On se laisse embarquer et parfois même, nous sommes subjugués … tellement que l’on se met à douter de la ligne qui sépare la fiction d’une possible réalité. Le lecteur participe vraiment à l’intrigue en lisant ce que les personnages lisent, en regardant ce que les personnages regardent, en voyant les photos et les articles de journaux ; bref, le lecteur devient acteur de ce roman et s’en imprègne facilement.

Quand la fiction frôle la réalité, cela donne des scènes absolument fascinantes où le lecteur s’invite dans la pensée du personnage, vit avec lui son parcours et les émotions qui l’accompagnent et frissonne de plaisir à la fin d’un chapitre. Futur lecteur, tu me diras comment tu as vécu avec Scott McGraw, la visite des studios de cinéma. Une scène d’anthologie !

« Ces décors étaient des narcotiques ; ils gouvernaient mon cerveau à un point tel que je n’avais pu penser à rien d’autre. »

Du grand art ! Un excellent polar !

Marisha Pessl nous offre un roman qui devrait plaire à la grande majorité des lecteurs de polars. Tous les ingrédients y sont pour aller titiller la fibre de curiosité des polardeux que nous sommes. De plus, elle possède un style qui permet une lecture facile, fluide; elle peut, au détour d’une page, vous impressionner par une phrase pleine de poésie, une analogie frappante, une idée géniale. Marisha Pessl vous séduira autant par son écriture que par la construction de son intrigue.

Malheureusement, cette auteure est victime de la qualité de ses romans. Comme ce sont des pavés qui demandent des recherches imposantes, le lecteur doit attendre très longtemps avant de se plonger dans le prochain livre. Après « La physique des catastrophes », il a fallu attendre huit ans avant de lire « Intérieur nuit ». Mais l’attente en valait la peine !

Je vous conseille ce roman avec beaucoup de conviction, car je suis presque certain qu’il pourra plaire aux lecteurs de polars qui aiment se plonger dans un pavé … et non dans la mare!

Quelques extraits :

En parlant de sa fille : « Elle semblait déjà savoir ce que j’avais mis quarante-trois ans à comprendre : même si les adultes étaient grands, ce qu’ils savaient, y compris d’eux-mêmes, était petit. À trois ans, elle avait découvert le pot aux roses. Et telle une prisonnière innocente qui avait eu le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, Sam était résignée à purger sa peine (l’enfance) avec ses geôliers ineptes (Cynthia et moi) en attendant sa libération conditionnelle. »

"Il semblait qu’à l’âge d’Internet les pianos, comme les livres, devenaient une espèce en voie de disparition. Ils le resteraient sans doute, à moins qu’Apple invente l’iPiano, qui tiendrait dans la poche et pourrait être joué par SMS interposés. Avec l’iPiano, vous deviendrez un iMozart. Vous pourrez alors composer votre propre iRequiem pour votre iEnterrement, le tout vu par des millions d’iAmis qui vous iAimaient."

« Il parlait délicatement comme si le moindre mot était un objet qu’il fallait épousseter et brandir à la lumière. »

« C’est facile d’être soi-même dans le noir. »

Bonne lecture !

Intérieur nuit

Marisha Pessl

Gallimard

2015

715 pages

Voir les commentaires

Published by Richard -

Bonne année 2016

Comme il n'y a pas juste la lecture dans la vie, j'ai pensé vous offrir ces voeux de la part d'un poète, d'un homme de coeur, d'un passionné ...

Malgré le fait que Jacques Brel ait écrit ces voeux il y a bien longtemps (en 1968), il me semble qu'ils sont encore très pertinents.

"Je vous souhaite des rêves à n'en plus finir et l'envie furieuse d'en réaliser quelques uns. Je vous souhaite d'aimer ce qu'il faut aimer et d'oublier ce qu'il faut oublier. Je vous souhaite des passions, je vous souhaite des silences, Je vous souhaite des chants d'oiseaux au réveil et des rires d'enfants. Je vous souhaite de respecter les différences des autres, parce que le mérite et la valeur de chacun sont souvent à découvrir. Je vous souhaite de résister à l'enlisement, à l'indifférence et aux vertus négatives de notre époque, Je vous souhaite enfin de ne jamais renoncer à la recherche, à l'aventure, à la vie, à l'amour, car la vie est une magnifique aventure et nul de raisonnable ne doit y renoncer sans livrer une rude bataille. Je vous souhaite surtout d'être vous, fier de l'être et heureux, car le bonheur est notre destin véritable."

Jacques Brel

Janvier 1968

Adieu 2015 !

Et nous espérons que 2016 soit bien meilleure que toi !

Amicalement

Richard

Voir les commentaires

Published by Richard -

Le doute ... de S. K. Tremaine

Pour tous ceux qui aiment se plonger dans un roman dont l’auteur sème des graines qui vous déroutent, ce thriller psychologique saura vous plaire sans l’ombre d’un.... doute!

J’ai vraiment été intrigué par la quatrième de couverture, raison pour laquelle j’ai choisi ce livre plus tôt qu’un autre. Et je dois avouer que je ne fus pas déçue, mais pas du tout. J’aime me laisser déjouer par la force d’une intrigue, par ses jeux de faux – semblant, à la manière de Gillian Flynn avec « Les apparences» et S.J.Watson « Avant d’aller dormir»

L’auteur, S. K. Tremayne (un des pseudonymes de l’écrivain et journaliste Sean Thomas) vous enferme dans un huis clos muré de mystères à vous demander qui est manipulé dans toute cette fiction, les protagonistes ou bien vous? J’ai lu le livre en deux jours, page après page, il a aiguisé ma curiosité, je devais savoir... je devais me rendre à la fin et sans attendre.

L’histoire

Quatorze mois après le décès accidentel de Lydia, l’une de leurs jumelles, Angus et Sarah Moorcroft quittent Londres pour oublier le drame et repartir sur de nouvelles bases. Ils s’installent sur Torran Island, (île du tonnerre) au large de Skye en Écosse, isolée de tout. Dès lors, le comportement étrange de leur fille Kristie ensemencera le trouble dans le quotidien de cette petite famille endeuillée. Kristie développera un comportement douteux, problématique, elle demandera soudainement à se faire prénommer Lydia, le prénom de sa jumelle décédée. Car pour elle, elle est Lydia, elle est persuadée que sa sœur l’a hantée.

`` Maman, c’est Kristie qui est morte, moi je suis Lydia, pourquoi tu m’appelles toujours Kristie? `` Déclare un jour la gamine à sa mère déjà très bouleversée par le drame. Est-il possible que les parents se soient trompés à ce point sur l’identité de la victime? Est-ce vraiment Kristie, ou bien est-ce Lydia qui se tient devant elle? Que s’est-il vraiment passé le soir du drame? Laquelle des deux est passée par-dessus la rambarde du balcon?

L’histoire est narrée à la première personne par Sarah, au chapitre suivant ce sera à la troisième personne par la voix d’Angus, ce qui ne sera pas sans nous désarçonner quelque peu. Il amènera un autre point de vue, une autre vision de ce qui s’est passé puisque lui... semble savoir. Ce qui vous déstabilisera et vous embrouillera encore plus. Laquelle de ses deux versions est la bonne? Qui a raison? Ont-ils tort tous les deux? Chacun, à leur manière par leurs agissements et leurs comportements feront des choix qui parfois vous laisseront bien perplexe face à certain de leur jugement. Car il semble y avoir beaucoup de non-dits entre les deux, quelques secrets bien enterrés.

Sarah, écrouée par la détresse d’avoir perdu un enfant, et intriguée par les agissements et les propos étranges de sa fille, doutera de son équilibre allant jusqu’à craindre une psychose. Elle se culpabilisera face au décès de sa fille et ce posera un grand nombre de questions ; et si ce fameux soir fatidique elle avait fait preuve de plus de vigilance, est-ce que le drame aurait pu être évité? Est- elle une si mauvaise mère? Pourtant dans ses moments de lucidité, elle voit bien que Kristie emprunte la personnalité de son autre fille! Tout dans son intonation, son comportement et ses propos portent à croire qu’ils ont bien commis une erreur. Même le chien de la maison se comporte différemment en présence de Kristie. Flaire- il le changement d’identité?

Et, coincé entre les deux, Kristie, perturbée et brisée par la perte de sa jumelle. Elle voit celle-ci, sa présence semble palpable, elle l’entend lui murmurer des choses à l’oreille comme lorsqu’elles étaient encore ensembles, complices dans leurs jeux et leurs fous rires. Elle sera mise à l’écart par ses camarades de classe allant jusqu’a la surnommé « le monstre » isolée dans son coin dans la cour de récréation, elle semble discuter et gesticuler comme si il y avait une personne devant elle, semblant s’adresser à un fantôme. Pourquoi personne ne peut-il la croire? Pourquoi personne ne voit sa sœur?

La gémellité est ici bien exploitée, l’aura de mystère qui entoure les jumelles monozygotes rend parfois le récit troublant et dérangeant. Le lien fusionnel qui unit les deux filles engendre encore plus de confusion au récit.

Je crois que l’ambiance ténébreuse du roman à une forte emprise sur le récit. Une île mystérieuse au milieu de nulle part, entourée de boue et de vase, au climat sombre et hostile dont on accède selon l’humeur des marées. Un cottage délabré, dont les cloisons s’effondrent, les volets claquent au moindre souffle du vent, ou le froid et les rats s’y côtoient en toute insouciance. L’atmosphère y est lourde, obscure et démesurée. Qui donc serait capable de vivre ainsi cloîtré, éloigné de tout, dans de telles conditions et qui plus est suite à une telle tragédie.

Voilà, les cordes sont bien tendus, la trame bien dessinée, tension, mystère, mensonge, jeu de miroir, ambiance angoissante. Un thriller tout en crescendo qui saura vous tenir en haleine et bien éveillé, impossible de savoir ce qui c’est réellement passé avant la toute fin. Tout y est, surtout, surtout .... Le doute. Un roman qui porte très bien son titre.

En bref, une bonne lecture, j’ai été ému par le personnage de Sarah ainsi que ceux des jumelles, pour l’émotion qu’elles m’ont soutirée. Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais lorsqu’il est question d’enfant face à un effroyable drame, mon sentiment de malaise est encore plus palpable.

Bonne lecture

Quelques extraits :

« Du jour où nous avons ramené Beany à nos petites filles aux anges, il a eu une relation particulière avec les deux. Néanmoins, il faisait la distinction entre elles ; il ne les aimait pas de la même manière»

«Bean a cessé d’être extraverti avec Kristie. Il a adopté avec elle le même comportement qu’avec Lydia. Les questions se bousculent dans ma tête : quand exactement a-t-il changé d’attitude? Au moment de la mort de Lydia, ou plus tard?»

« A Skye, personne de t’entendra crier : la moitié des maisons le long de la côte sont vides. Ce sont des résidences secondaires. En hiver, quand la marée monte, c’est la noyade assurée, dans une eau glaciale...»

« Si j’ai pensé que c’était Lydia en bas sur la terrasse, mourante, c’est parce que sa jumelle me l’a dit. Maman, maman, viens vite, Lydie-Lo est tombée.»

«Le chagrin, la culpabilité et l`expérience brutale d’une solitude sans bornes peuvent s’associer pour créer des déséquilibres pour le moins surprenants dans l’esprit du jumeau survivant. Lorsqu’un jumeau meurt, il arrive que l’autre adopte certaines de ses caractéristiques, comme lui ressembler le plus possible.»

« Imaginez tout ce que Kristie doit endurer seule : elle est elle même l’image vivante de sa sœur décédée. Chaque fois qu’elle se regarde dans un miroir, elle la voit.»

Le doute

S.K Tremayne

Éditions Presses de la cité

284 pages.

Chronique rédigée par Sylvie Langlois

Collaboratrice à Polar, noir et blanc

Voir les commentaires

Published by Sylvie Langlois -

"Du sang sur ses lèvres" Isabelle Gagnon

Vous aimez l’étrange, l’inédit, le « pas comme les autres » ? Vous aimez commencer un roman d’une auteure que vous ne connaissez pas, vous laisser happer par son talent et son écriture ? Vous adorez sortir des sentiers battus, découvrir l’inattendu, laisser de côté (pour un temps seulement, bien sûr !) les gros noms et les best-sellers pour vous lancer vers le nouveau, l'insolite ? Vous aimeriez vous dire, dans cinq ou dix ans, cette auteure, je l’ai lue et j’avais tellement apprécié ?

Vous êtes de ces personnes ? Oui, j’en suis certain, car les lecteurs de Polar, noir et blanc adorent ce genre d’expérience. Je le sais, je vous connais depuis bientôt six ans. Vous avez sûrement répondu oui à toutes ces questions, alors n’hésitez pas et partez à la découverte d’Isabelle Gagnon et de son dernier roman, « Du sang sur les lèvres ».

Lisez cette première phrase, l’incipit qui donne le ton à ce roman noir de très haute qualité : « J’ai toujours été attirée par le vide. » Tout de suite, le lecteur averti sait que l’abyme qui attire le personnage l’attirera, lui aussi, dans ce vortex sans fond, cette toile tissée pour … lui faire passer un excellent moment de lecture !

L’action se passe à Pohénégamook. Déjà, le choix du lieu est assez intrigant. Alix est Française ; elle arrive au Québec pour retrouver son frère. Par l’entremise d’un détective privé, la Fouine, elle sait que Paul se cache dans le Témiscouata, cette région bordant le Bas-du-Fleuve. Pour s’y rendre, elle loue une voiture et se cherche une arme. Et ça ne semble pas pour chasser ! En tous cas, pas des animaux.

Paul et Alix sont jumeaux. Et dans leur enfance bourgeoise, ils ont vécu un événement qui les a marqués et qui les hante encore. La réponse à leur question, la délivrance, le soulagement se situe pas loin de ce petit village du Québec, à quelques kilomètres de la frontière américaine. Les voilà réunis, deux jeunes Français, dans ce village où tout le monde se connaît et où la présence d’étrangers est toujours suspecte.

Le visage de leur tourment porte un nom, Mark Fosr. Depuis longtemps, ils lui ont donné un surnom : Monster. Il vit dans le Maine. Et il doit expier les fautes qu’il a commises. Alix et Paul, dans un climat de tension à couper à la hache, préparent leur vengeance, à grands coups de haine, trempée dans l’alcool.

Inutile de dire que la finale sera terrible. La vérité éclatera …dans toute son horreur. Et comme lecteur, nous serons collés aux dernières pages comme si elles étaient baignées dans un miel amer.

Avec ce récit, Isabelle Gagnon élabore une excellente mise en scène qui monte graduellement en tension. Dès les premières pages, nous sommes envahis par une fébrilité intense. Ses personnages sont crédibles malgré toute l’horreur qu’ils projettent. On y croit, du début à la fin ! Et justement, rendu à la finale de ce court roman, après avoir été subjugué par les événements, après avoir repris connaissance, on retourne aux premiers mots de ce roman pour s’en délecter. Puis, quand notre réalité reprend le dessus, quand Alix et Paul redeviennent des personnages de roman, on espère le moment où Isabelle Gagnon nous offrira un prochain roman.

Avant de vous donner un avant-goût de son talent et de son style d’écriture, j’aimerais vous parler de cette auteure. Isabelle Gagnon est originaire du Québec, elle est née dans un petit village près de Saint-Jean-Port-Joli. En 1999, Isabelle part pour la France, s’installe à Paris et dirige la Librairie du Québec, sur la rue Gay-Lussac dans le Ve arrondissement. « Du sang sur les lèvres » est son quatrième roman. Fait inusité, l’année dernière, son roman pour adolescents, « La fille qui rêvait d’embrasser Bonnie Parker » a remporté le Prix des lycéens allemands.

Je crois qu’Isabelle Gagnon prendra une place importante dans le monde du polar et du roman noir québécois. Je vous recommande grandement ce roman et vous ne tarderez pas à en être convaincu.

Bonne lecture et bonne découverte !

Quelques extraits :

« Très tôt, tu as compris que Dieu n’était pas là pour nous, mon frère. Comme toi, je ne crains pas l’enfer et n’espère rien du ciel. »

« - J’ai jamais eu de couilles, je te signale. Le jour de notre conception, le petit Jésus en avait qu’une paire sous la main et c’est toi qui en as hérité. »

« Les yeux rivés sur l’immensité du fleuve, elle lutte pour canaliser la violence qui l’envahit. Elle connaît bien cette agressivité qui déferle en elle, chaque fois que les souvenirs refont surface. Paul est atteint du même mal. Seulement lui ne maîtrise rien du tout. »

Du sang sur les lèvres

Isabelle Gagnon

Éditions Héliotrope Noir

2015

130 pages

Voir les commentaires

Published by Richard -

"L'heure sans ombre" de Benoit Bouthillette

Ça n’arrive pas souvent. Et c’est cela qui rend la chose tout à fait exceptionnelle. Terminer un roman et se dire que nous sommes tombés sur un OLGI. Non, non, pas un OVNI, un OLGI, un objet littéraire génialement imaginé. « L’heure sans ombre » est de la qualité de ces romans.

« L’heure sans ombre » n'est pas seulement un polar ! Il est aussi histoire d’amour. Roman policier. Thriller obsédant, velouté et passionnant. Précis de lecture et guide touristique. Recueil de poésie et délire onirique. Parsemé de mots espagnols, anglais, écrit en français, parfois en québécois, ce roman est tout sauf un récit ordinaire. On en ressort ému, touché, même un peu ébranlé, et nous n’avons qu’un mot à la bouche : encore, encore s’il te plaît !

Benoit Bouthillette est le créateur de ce roman. Comment le définir ? En plus d’être un ami, il est aussi une personne sympathique … tellement bien, tellement gentil, presque à la limite du supportable. Littérairement, je le perçois comme un écrivain à multiples facettes: le style particulier à la Jaume Cabré, la sensibilité de Leonardo Padura, la magie d’un Gabriel Garcia Marquez, la truculence d’un Mario Vargas Llosa, le génie du langage d’Andrea Camilleri, l’humour d’un Donald Westlake, la poésie et le patriotisme de Félix Leclerc. Benoit Bouthillette est un extra-terrestre littéraire. Un Lagarde et Michard à lui tout seul !

Depuis « La trace de l’escargot », nous nous étions ennuyés de Benjamin Sioui, ce policier autochtone, chaman à ses heures et enquêteur dans l’âme. Personnage sympathique aux comportements complexes et à la répartie savoureuse, avec une propension toute naturelle au malheur, nous le retrouvons enfin, retiré à Cuba pour panser les plaies laissées par sa dernière enquête. Il attend, avec plus ou moins d’espoir, la venue de celle qu’il aime et à qui il a transmis un billet d’avion ouvert, pour venir le rejoindre.

Benjamin assiste à une séance de Santeria, religion pratiquée dans les Caraïbes. L’Orisha Yemayà, demi-déesse des océans, de la maternité et de la création de la vie, apparaît au chaman et lui demande d’élucider le mystère de la disparition de nombreux enfants de l’Île.

« Donde estan los ninos ? »

En collaboration avec son ami le major divisionnaire Juan Carlos Fuerte et surtout avec l’aide de la magnifique Maeva Corrales, prêtée par le sous-ministre Alguacil, Benjamin se lancera à la recherche de ces enfants disparus et de leurs kidnappeurs. L’enquête est difficile et complexe ; les questions nombreuses et les réponses rares ; pas de suspects, mais tous sont suspectés.

Puis, on découvre le corps d’un petit garçon, le frère d’Elvis, ce jeune adolescent qui s’est lié d’amitié avec Benjamin. Elvis est démoli, mais la tendresse de Benjamin le rassure. Puis quelque temps après, une jeune fille disparaît. Elle était l’amie de cœur d’Elvis. Pour Benjamin le chaman, voilà la raison pour laquelle la déesse a mis Elvis sur sa route.

Étape par étape, morceau par morceau, Benjamin frôle l’horreur du bout des doigts ! Mais heureusement pour lui, plus il se rapproche de l’innommable, plus son attirance et son amour grandissent pour la très belle Maeva. Son enquête nous transporte dans toutes les parties de l’île cubaine, dans les bars les plus sordides ou les plus chics, où la musique heavy metal semble discordante avec la perception que nous avons du socialisme à la Castro. Sioui nous guide dans les rues des petites villes cubaines et chacune de nos visites, loin d’être touristiques, nous fait découvrir un autre Cuba que celui des « tous compris » de Varadero.

Benoit Bouthillette prend le parti de commencer son roman dans une atmosphère bien particulière, des moments qui plongent le lecteur en plein cœur d’une cérémonie initiatique ; sûrement que l’on peut se sentir légèrement décontenancé par le dialogue onirique entre la déesse et Benjamin. Benoit Bouthillette table sur l’intelligence du lecteur pour le plonger dans la spiritualité caribéenne. Pour apprécier ces quelques dizaines de pages, on doit se laisser porter par la magie des mots de l’auteur. Graduellement, plus l’enquête avance, plus on ressent le confort de lecture s’installer. « L’heure sans ombre » se laisse apprivoiser graduellement, par petites touches de phrases successives !

La seule difficulté de ce roman se situe dans la confrontation entre notre culture et celle de l’auteur. Ce roman est un musée en soi, un précis exhaustif de notre culture contemporaine qui parfois, nous oblige à tenir son IPad pas trop loin, pour aller voir telle peinture, écouter tel morceau de musique ou lire un extrait d’un auteur moins connu. Finalement, on en ressort enrichi et surtout, ces incartades culturelles nous aident à garder le rythme lent de lecture, permettant de savourer toute la richesse de l’écriture de l’auteur.

Lecteurs de polars, « L’heure sans ombre » réunit deux éléments essentiels pour être étiqueté de grand roman : une excellente histoire et un style unique, une écriture magnifique. Au fil des 540 pages de ce récit, vous retrouverez à tout moment, une image qui vous touchera ou vous étonnera, une action qui fera avancer l’histoire et une émotion qui ne demandera qu’à être partagée. « L’heure sans ombre » est un roman qui transcende le genre. « L’heure sans ombre » est une preuve indéniable que le polar peut être de la grande littérature.

Il y a eu dix ans entre « La trace de l’escargot » et « L’heure sans ombre » ; espérons que la partie 2 de « La somme du cheval » se fera moins attendre.

Voici quelques extraits (j’aurais pu en mettre des centaines d’autres … j’en ai choisi certains pour les vibrations qu’ils m’ont données. Les autres, vous les découvrirez lors de votre lecture !)

« Ma chauffeuse se nomme Yolanda, elle a des jambes longues comme le solstice d’été et une jupe courte comme celui d’hiver. »

« … j’étais venu ici pour goûter au temps, voilà que je dois me replonger dans l’urgence … »

« Derrière le comptoir de l’accueil, il me semble voir le teint chocolat au lait de la jolie réceptionniste passer à celui du Quick aux fraises. »

« … l’échancrure de sa blouse laisse entrevoir un champ de taches de son où toutes les métaphores de la Terre ont dû un jour venir s’abreuver. »

« Je suis anxieux. Je connais cette fébrilité naissante, cette montée de l’angoisse en moi, la sensation de l’éruption imminente. Une part de moi, lointaine, vibrante, cherche à se ranimer. C’est le démon intérieur, c’est la force de frappe, le monstre qui cherche à revenir à la vie. C’est l’insatiable soif de justice cheminant aux côtés de sa sœur siamoise : la reconnaissance de son impuissance. »

Bonne lecture !

L’heure sans ombre

La somme du cheval (partie 1)

Benoît Bouthillette

Éditions Druide

2015

542 pages

Voir les commentaires

Published by Richard -

"Criminal Loft" d'Armelle Carbonel

Amateurs de romans noirs, attachez vos tuques avec de la broche (expression québécoise !), car avec, «Criminal Loft», Armelle Carbonel vous fera dresser les cheveux sur la tête et vous fera frissonner de plaisir.

Il y a trois ans, je ne connaissais pas du tout cette auteure. J’ai eu la chance de la rencontrer dans un restaurant de Saint-Germain-en-Laye grâce à Stéphanie de Mecquenem lors de mon voyage à Paris. Durant deux heures autour d’un bon repas, j’ai eu la chance de connaître une femme extraordinairement gentille, intelligente, cultivée et douce. En deux jours de lecture, j’ai rencontré une auteure machiavélique, sadique et tortionnaire, mais qui jamais ne tombe dans le piège du sanguinaire facile. Durant ces deux jours de lecture, j’ai aussi eu la chance de lire une auteure qui pouvait me surprendre par la qualité de sa langue et la richesse de son style.

Alors, chers amants du roman noir, lisez bien ceci.

21 juin 2011. John T. commence l’écriture d’un journal qui va raconter une aventure assez particulière, un feuilleton morbide au goût d’un public affamé de télé-réalité. Il partira bientôt pour Waverly Hills afin d’y rejoindre sept autres participants.

Qu’ont en commun ces six hommes et ces deux femmes ? Ils sont tous condamnés à mort. Les crimes atroces qu’ils ont commis les mènent directement à l’injection létale et aux sept minutes qui les séparent de la mort. Qu’ils ont si souvent causé !

Pourquoi se lancent-ils dans cette course contre la mort ? Pour être le dernier qui échappera à la coupure hebdomadaire et pouvoir, en tant que gagnant, réintégrer le monde libre. Ils devront prouver à tous les téléspectateurs qu’ils sont le meilleur choix possible, qu’ils méritent leur réinsertion dans la société.

Dans cet ancien sanatorium, construit en 1910 (il existe vraiment !), commence alors ce combat de gladiateurs fallacieux et féroces, réunissant dans cette arène lugubre et glauque, des meurtriers dangereux, des criminels sadiques et des «matons» étranges. On se rend vite compte qu’ils n’ont pas besoin de lions pour s’éliminer. L’humain, l’inhumain y prend toute la place.

Mais, pas toujours!

Le narrateur (John T.) est un personnage fascinant et en même temps, tout à fait effrayant. Leader du groupe, il exerce son pouvoir de toutes les façons. Que ce soit par le charme, la violence ou tout simplement par opportunisme, il joue ses pions avec un seul but: gagner sa liberté. À tout prix !

L’auteure nous plonge dans la pensée de cet être immonde. Elle nous guide d’une façon démoniaque dans ses réflexions. Et nous immerge dans le coeur de cet ancien psychiatre où le sang de la mort alimente sa haine, sa violence, son plaisir, dans l’acceptation banale de l’assassinat. Tenu sur la corde raide, le lecteur oscille entre la crainte que lui inspire ce personnage et l’inclination à s’approcher de lui pour suivre et comprendre sa logique criminelle. Cette dualité apparaît tout au long du récit, mais d’une façon encore plus soutenue dans les rêves de John, hantant ses pertes de conscience.

Ce leader étonnant est entouré de sept autres personnages qui sont tout aussi terrifiants. Et l’auteure a eu l’idée extraordinaire de nous rappeler leurs caractéristiques chaque fois qu’il était possible. On en vient rapidement à connaître chacun d’eux et ces petites techniques de rappel, facilitent grandement la lecture.

Dès les premiers chapitres, vous pourrez suivre les pensées et les actions de Wallace «le croque-mort», James le «zozoteur», Léonard «le négro», Michael «le Français», Terrance «le chétif», Lynda «la jumelle» et Aileen l’attirante et terrifiante beauté, « Beauté maudite que même la noirceur de l’âme ne parvient pas à ternir.»

Mais les personnages les plus inquiétants demeurent pour moi les organisateurs de ce jeu morbide ... et les téléspectateurs qui participent à cette mise à mort hebdomadaire. Ces acteurs invisibles ajoutent à l’horreur de la situation en mettant en exergue le côté noir de chaque participant; et les autres, par leurs cris et leurs applaudissements, donnent froid dans le dos. Voyeurs coupables ou participants innocents, ils font partie du spectacle et s’ajoutent à l’horreur du genre humain.

Armelle Carbonel nous offre un excellent roman noir. Rassembler huit criminels notoires dans un même endroit, donner assez d’indices pour bien les reconnaitre rapidement, ne pas tomber dans le «gore», nous présenter la psychologie de chacun et maintenir notre intérêt jusqu’à la finale ! Voilà une tâche qui n’était pas facile. Il est vrai que certaines pages sont insoutenables ... Mais comment présenter ces criminels sans nous montrer «leur vérité», leurs fantasmes criminels et parfois, leur réalisation? Ce roman est effrayant de vérités. Peut-on croire qu’un humain, que cette âme née vierge, soit devenue ce monstre qui nous fait trembler ?

Et si le roman ne laisse aucune place à l’ennui, chaque chapitre ayant son lot d’actions et de réflexions, la fin vous transportera, vous surprendra. L’auteure vous aura sûrement berné. Et comme spectateur de cette émission, vous aurez la chance, à la fin, de traverser l’écran et de découvrir qui tire les ficelles de cette télé-réalité et pourquoi.

J’ai adoré ce roman pour sa puissance, mais aussi pour le style et l’écriture d’Armelle Carbonel. L’horreur voisine admirablement avec la poésie et la beauté de l’écriture, dans un contraste qui amplifie chacun de ses extrêmes. Le lecteur accepte ce pari que le beau peut décrire l’immonde et allège la tension créée par les événements.

De plus, cette charge contre cette mode de la télé-réalité où ceux qui tirent les ficelles ne sont pas nécessairement devant l’écran prend tout son sens dans la réflexion provoquée par le récit.

Je vous recommande grandement la lecture de ce roman noir ! Mais aussi, roman psychologique et critique de la société, dans un combat malsain pour sa propre survie. Ce pari, Armelle Carbonel l’a relevé avec brio: une maitrise de la langue extraordinaire, une construction psychologique des personnages crédibles, même dans l’horreur et un récit haletant.

Voilà les ingrédients d’un grand roman noir. Voici quelques extraits pour vous tenter encore plus !

« Je peux presque flairer le parfum des fleurs dans un lit de brume. Palper le souffle d’une brise légère jusqu’à l’ivresse, discerner les chemins de terre traçant des sillons profonds autour de l’enceinte, percevoir le grondement d’une rivière aux abords de la forêt.

Je possède une faculté extraordinaire: l’imagination.»

On change un ou deux mots et on se retrouve avec une définition très précise de la télé-réalité : « Nous ne sommes que des pions sur l’échiquier du diable, manipulés par un marionnettiste invisible au dessein bien trop prévisible: forcer les portes de notre conscience sadique. En extraire la fange. L’étaler devant des milliers de téléspectateurs fascinés par la mort et l’horreur qu’engendre l’art d’ôter la vie.»

« La terreur transpire par tous les pores de la peau. Ses gémissements répétés, si délicieux à l’oreille, transforment le sous-sol en chambre des supplices. Ses membres écartelés s’offrent magnifiquement à la lumière, tandis que les ténèbres l’environnent.»

« Si l’espoir fait vivre, alors je suis mort depuis très longtemps. Et je compte bien l’entraîner avec moi dans cet état obscur qui anéantit l’esprit et la raison.»

Bonne lecture !

Criminal Loft

Armelle Carbonel

Éditions Fleur sauvage

408 pages

2015

La chronique de Gérard Collard

Voir les commentaires

Published by Richard -

"La bataille de Pavie" d'André Jacques

Il y a des auteurs que l’on suit avec intérêt et beaucoup de plaisir, à chaque rencontre. Parmi ceux-là, certains ressortent plus particulièrement, parce qu’on peut les confondre avec leur personnage principal. En d’autres mots, est-ce que j’aime l’auteur André Jacques à cause d’Alexandre Jobin ou est-ce que j’aime Alexandre Jobin (remarquez les initiales… !) parce que j’aime André Jacques ? Comme pour tous les mystères, vaut mieux y croire sans trouver la bonne réponse. S’il y en a une, évidemment !

Alors, versons-nous un verre de scotch (un Glenfiddich 30 ans ou un Ballantine’s 20 ans ?) et commençons cette chronique, en ouvrant "La bataille de Pavie".

Alexandre Jobin vieillit ! Comme nous tous. Sa belle Chrysanthy est partie. Quand il sort de chez le médecin, il anticipe le pire. Des taches suspectes, un taux anormal de… des mots qui nous amènent inéluctablement vers d’autres maux : cancer, chimiothérapie et… mort. Il faudrait passer des tests, prendre rendez-vous et attendre les résultats. Angoissant ! Dérangeant ! Pas pour Alexandre Jobin.

Heureusement, on lui propose un contrat pour aller en Italie, chercher une expertise sur une œuvre qui pourrait avoir une valeur considérable. Puis, quelques jours plus tard, une ancienne maîtresse lui demande de secourir sa fille, Pavie, qui court un grand danger à Palerme.

Les enquêtes débutent à 300 à l’heure dans une course effrénée entre Montréal, Nice, Rome et Marseille. Alexandre se consacre à ses enquêtes pour oublier que son corps pourrait le lâcher, le laisser sans vie.

Mais la recherche de Pavie lui apporte d’autres surprises. Cette jeune femme, pleine de ressources, se révèle être une tueuse professionnelle, froide, calculatrice et franchement terrifiante. Que cache-t-elle derrière cette façade impénétrable ?

L’histoire est intéressante, passionnante. Comme à son habitude, André Jacques nous guide dans le monde complexe du milieu des arts et nous fait voyager, au gré des pérégrinations de son antiquaire. Le récit a du rythme, les dialogues sont percutants et le sens de l’humour vient souvent alléger une atmosphère parfois lourde.

Et ce qui ne gâche rien, l’écriture d’André Jacques est fluide, limpide et sert parfaitement l’histoire, et ce dans un style recherché, sans être ampoulée. À certains endroits, on y ressent même une écriture plus hachurée que dans ses précédents romans, qui donne parfois au récit une cadence endiablée. Il semblerait qu’une autre corde vient de s’ajouter à l’arc, déjà bien garni, d’André Jacques. Action, rythme, sensibilité artistique, personnages attachants, écriture soignée et intrigue soutenue, voilà ce que l’on retrouve entre les couvertures d’un roman de cet auteur. Plaisirs simples de lecteurs !

Alors, amateurs et amatrices de romans policiers, lancez-vous vers ce dernier roman d’André Jacques ; vous y vivrez de très bons moments de lecture et serez charmés par l’écriture de l’auteur.

Et comme lecteur, je me permets un souhait… J’espère que « La bataille de Pavie » ne sera pas la dernière enquête d’Alexandre Jobin, mais que ce roman soit le début d’une nouvelle série où nous pourrions suivre les aventures de Pavie. Quand on a créé un si beau personnage, on ne peut pas le laisser crier comme un loup dans une forêt des Cantons-de-l’Est, surtout quand cette forêt se situe à Knowlton ! (Un petit clin d’oeil pour les lecteurs, à la fin du roman.)

Quelques extraits :

« Raté, pauvres cons ! On vous a mal briefés. Et vous ne connaissiez pas encore Pavie. La grande Pavie. Quant à toi, le petit motard, le gino, fais de beaux rêves. Tu ne savais pas… »

« Comme si un froid glacial l’avait transpercé. Muscles raidis, tension dans la nuque. Il connaissait les symptômes et en savait la cause : presque vingt heures sans alcool. Le sevrage. La bête tapie en ses tréfonds lui déchirait les entrailles. »

Et pour terminer, la très belle phrase : « Et ainsi chaque jour, à chaque instant, des pièces changent de position, créant de nouveaux équilibres instables. »

Bonne lecture !

La bataille de Pavie

André Jacques

Druide

2015

436 pages

Voir les commentaires

Published by Richard -

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 > >>
Haut

Hébergé par Overblog