"La Religion" : un roman historique et noir !
Mon premier contact avec cette brique a eu lieu sur quelques blogues littéraires européens. Une constante en ressortait : précipitez-vous pour l’acheter. C’est ce que j’ai fait et je ne le regrette aucunement. La Religion est un superbe roman; et je me demande si le mot roman est assez fort.

La Religion est un roman historique (le siège de l’Île de Malte par l’armée de Soliman le magnifique contre les Chevaliers de l’Ordre de Malte), un thriller de guerre psychologique, un polar, un roman d’amour, un roman « gore » avec des descriptions épouvantablement précises et tout cela, parsemés de beaux moments tendres de musique et de poésie dans une langue et un style envoutants.
Ce pavé était mon premier contact avec l’écrivain (il est psychiatre et chirurgien) Tim Willocks et ce fut tout un choc . Il semble habité, successivement et selon les situations de son roman, par le coté sanguinolent de Dexter, par la terreur de Stephen King, par le coté noir de Patrick Sénécal, le talent de raconteur de l’Histoire d’Umberto Éco et le rythme du feuilleton d’Alexandre Dumas. Tout cela dans un même auteur et dans un seul livre.
L’histoire est relativement simple mais tellement complexe dans ses ramifications. L’Île de Malte, mai 1565, est entourée d’une armée gigantesque du sultan des Ottomans, Soliman le Magnifique : 120 000 hommes dans 150 galères. Débute alors, un siège contre cette minuscule île défendue par 3 000 soldats et 500 Chevaliers de l’Ordre de Malte. Un massacre s’y prépare et tout le monde en est conscient … Pendant ce temps, une jeune femme, Carla La Penautier, accompagnée de sa dame de compagnie, Amparo, tente de convaincre Mathias Tanhauser de l’aider à chercher son fils illégitime, abandonné sur l’Île, à sa naissance. Commence alors une longue quête marquée par la violence de la guerre, les horreurs de la mort, la douceur des arts et la tendresse de l’amour. Mélange explosif !!!!! Danger de chef d’œuvre !!!!
Malgré les 850 pages et les 40 000 acteurs de cette guerre, nous nous retrouvons facilement dans les personnages principaux et secondaires, réels ou fictifs; humains dans tout ce que l’on peut comprendre des sentiments et des contradictions vécus dans un quotidien angoissant, secoués par les aléas d’une bataille injustifiée et emportés par leur propre passion et leurs idéaux, parfois bassement matériels. Les personnages nous charment et nous envoutent; tout naturellement, on prend plaisir à les aimer ou à les haïr.
Tim Willocks possède un talent remarquable, nous raconter une histoire à travers l’Histoire, en nous y montrant son coté le plus sombre, le plus noir (la couleur rouge serait plus appropriée, ici …) et en nous envoutant par une écriture tout à fait poétique et sensuelle. Le lecteur passe par des montagnes russes d’émotions diverses : une description insoutenable d’une bataille, suivie d’une scène voluptueuse et charnelle puis un paysage chargé de violences pour se terminer avec la douceur et la sensibilité d’une interprétation de viole de gambe.
Et pour épicer encore plus le plat, pourquoi ne pas mêler à tout cela des intrigues politiques, des magouilles d’Inquisiteurs (Ludivico, l’Inquisiteur que l’on aime haïr…) et des manifestations d’intégrismes religieux, autant musulman que chrétien.
On pourrait penser que c’en est trop, que trop d’ingrédients peuvent gâcher la sauce. Non ! Le talent de Willocks c’est justement de garder un équilibre, de savoir doser chaque partie pour que la lecture des 850 pages soit parfaitement digeste.
Voici quelques exemples de son talent.
Des maximes pleines de bon sens :
« Et seul un idiot cultive un ennemi qu’il ne peut pas combattre »
« Chaque coq est roi de son propre fumier »
« Donner de la laine aujourd’hui pour pouvoir prendre quelques moutons demain. »
« … il vaut mieux avoir un sage comme ennemi qu’un fou comme ami. »
Une poésie fascinante :
« … et il laissa la musique rouler à travers son âme, une sarabande qui caressait le visage de la mort comme les amants celui de leur aimée. »
« Les faibles ondulations de la mer étaient enrubannées d’argent et une lune gibbeuse descendait dans la poussière des cieux. »
« … un holocauste d’explosions furieuses … »
« … un poème qui vous fond sur la langue. »
Des phrases percutantes:
« La bouche de Lazaro se recroquevilla en quelque chose qui ressemblait à un anus de mouton.»
« Mettre la main sur ce garçon est comme arracher des poux dans l’entrejambe de quelqu’un d’autre. Déplaisant, frustrant, hasardeux et sans réel bonheur au final. »
« L’odeur dense et répugnante de viande humaine grillée était horriblement appétissante … »
Des pensées plus que modernes :
« … le mariage est un pacte dont seule l’entrée est gratuite, c’est la vérité. »
« … moi intérieur … »
Et des scènes d’une sensualité étonnante :
« Ses jambes serpentines et douces se glissèrent autour des siennes, et son cul, d’une splendeur si impossible à distinguer de celle de ses seins que seul un malotru aurait pu penser à les classer par ordre, se nicha sur ses cuisses. Il sentit les tétons invisibles frotter contre sa poitrine. Il fut immédiatement affligé d’une tumescence bourgeonnante que rien dans la Création tout entière n’aurait pu empêcher, et dont Amparo ne parut pas le moins du monde scandalisée. »
La Religion est un roman d’un magnétisme certain. Évidemment, il faut du souffle pour passer au travers ces 850 pages mais les lecteurs de pavé seront ravis. Pour les autres, cette brique pourrait être votre premier pas dans l’univers des livres qui développent les muscles de nos bras tout en titillant notre cerveau et en chamboulant nos émotions.
À lire pour le plaisir d’être déconcerté.
La Religion
Tim Willocks
Sonatine Éditions
2009