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Publié par Richard

SaturnePour moi, Serge Quadruppani est l’image parfaite de ce qu’est la chaîne du livre: il est auteur, traducteur et éditeur. Il est à se demander si durant les week-ends, il n’agit pas comme libraire dans une quelconque librairie aux frontières de l’Italie et de la France. Ah oui, j’oubliais, dans ses temps libres, Serge Quadruppani  anime un blogue où il délivre des textes d’humeur et de combat. Bref, on se demande où il prend le temps de tout faire ... avec tant d’excellence.

Je connaissais surtout ce personnage pour ses traductions des romans de Andrea Camilleri, traductions pas nécessairement faciles, compte tenu du niveau de langue utilisé. En effet, les romans de la série du commissaire Montalbano sont écrits  en sicilien; la traduction en français demande donc un traitement spécial. Lire ces romans, c’est vivre une expérience de lecture bien particulière ... Je vous en reparlerai à la sortie de sa prochaine enquête. En attendant, je vous invite à lire l’excellente entrevue qu’a donnée Quadruppani à Jean-Marc Laherrère sur le site actu.du.noir.

Mais revenons  au sujet de cette chronique, le roman «Saturne» et ma découverte de cet auteur.

Après avoir lu la dernière page de ce très bon roman, je me suis demandé où était l’attrape ...  Je venais de lire un roman de 262 pages et j’avais la sensation qu’il s’était passé autant de faits, de personnages, d’intrigues et de rebondissements que dans un pavé de 800 pages. J’hésite même à essayer de résumer l’histoire, ayant peur de ne pas en dire assez ou pire, de trop vous en dire, et de ne pas réussir à vous intéresser à ce roman. Alors résumons succinctement (tout un défi...)!

Saturnia est un petit village de la Toscane, reconnu pour ses bains et ses thermes (et oui, nous sommes en pays romain !!!!). En plein après-midi, un tueur abat trois personnes, au hasard et il disparaît. À l’approche du G8, on suppose un lien avec Al-Qaeda mais toutes sortes de théories naissent autour d’événements et de tractations. On nomme Simona Tavianello, «la petite grosse aux cheveux blancs»,  comme responsable d’enquête, on lui met quelques bâtons dans les roues, on l’amène presqu’à démissionner ... Mais une chance qu’elle est aidée par un lapin, un âne, un chat et un chien. (Ah là, je commence à vous intéresser ... !)

Pendant ce temps, les proches des victimes se réunissent et forment un comité pour essayer de résoudre l’énigme complexe de ces meurtres gratuits. Ils engagent un privé, Cédric Rottheimer, (qui était dans les bains au moment du carnage) pour élucider l’énigme ... et, vous chers futurs lecteurs de ce roman foisonnant, vous serez surpris par le personnage qui veut aussi l’engager en relation avec ces meurtres ...

Enfin, pour lier cette sauce, l’auteur nous ajoute des sociétés privées, des services secrets, un peu de mafia et des grandes compagnies pas toujours honnêtes ( ah oui ???).

On rencontre même «Le Maestro», Andrea Camilleri qui a accepté de «jouer un petit rôle» dans ce roman. La scène est extraordinaire; on sent toute l’amitié, tout l’amour même qu’il y a entre les deux auteurs. « ... pour ses lecteurs, il était difficile de ne pas le reconnaître, c’était le regard à la fois impitoyable et tendre que ses livres posaient sur le monde.» Un moment magique !

Et tout cela en moins de 270 pages. Vous comprendrez que l’on ne s’ennuie pas en lisant «Saturne». Mais tout cela prend un goût particulier (décidément, je dois avoir faim ...), grâce aux talents de l’écrivain. Son humour, ses dialogues percutants et son style léger font en sorte que toute son imagination et sa créativité nous surprennent tout au long de notre lecture.

De plus, Quadruppani joue admirablement bien avec les rythmes de son écriture. À certains endroits, son écriture est hachurée, presque comme une pétarade, je n’osais pas dire une fusillade. On dirait une suite de flashs rapides, passant d’un personnage à l’autre, d’un paragraphe à l’autre, d’un fait à l’autre et cela très rapidement. Le lecteur ne s’y perd pas (avec un minimum d’attention) mais l’intérêt grandit, on se crispe un peu sur sa chaise, on court presque après la prochaine phrase. Je vous avoue que ces passages étaient assez essoufflants ... mais drôlement efficaces. Mais ce n’est rien à côté de certains paragraphes où il nous martèle une phrase-fleuve, un paragraphe complet avec une série d’énumérations et d’événements, ponctuée de nombreuses virgules qui nous coupent le souffle tout en nous empêchant de respirer. Un petit bonheur que l’on relit tout de suite ... juste pour tout comprendre mais aussi pour se complaire dans une phrase si joliment tournée. Allez faire un tour à la page 65 ... et vous comprendrez !

J’ai aussi beaucoup aimé le ton du récit et plus particulièrement, l’humour de l’auteur. Il réussit même à tourner en dérision (très finement) les différents métiers qu’il exerce:

Le traducteur: «Cazzo ! s’exclama-t-il, ce qui littéralement signifie bite mais qu’ici   
  on traduira plutôt par putain.»


L’auteur: « ... c’était un rebondissement comme aucun auteur de polar sérieux n’aurait osé l’inventer.» Et pourtant, oui, l’auteur l’a fait ... !"


L’éditeur. Ici ce n’est pas une citation mais c’est plutôt une scène, complètement loufoque, digne d’une comédie de grands boulevards qu’un éditeur sérieux n’aurait jamais laissée dans un roman. Où par un «hasard» bien particulier, quelques personnages arrivent dans le bureau du privé, chacun leur tour, à quelques minutes d’intervalle et en disant à peu près la même phrase ... Premièrement, on est surpris, ensuite on sourit puis après, on l’accepte comme faisant partie de l’environnement du roman.


Le blogueur engagé: «Il s’agit de seconder ce qui pousse le capitalisme tardif à détruire ce qu’il a fait naître, de pousser au paroxysme un système qui se nourrit de ce qu’il engendre, qui s’auto-cannibalise, comme Saturne dévorant ses enfants ...»

Et malgré ce ton léger, on ne peut nier que l’auteur possède une écriture et un style très plaisants:

«Mamelons moelleux et creux languides, toison épaisse des forêts, duvet frissonnant des prés, chair nue des sols retournés, la campagne toscane l’entoure de ses panoramas charmants.» Et ce n’est que la première phrase du prologue ...

«Celle qui a des lèvres tellement gonflées au collagène qu’on dirait des hémoroïdes?»

Et je vous laisse avec une magnifique définition de l’amitié, style Quadruppani:
«S’engueuler comme du poisson pourri un soir, se revoir en frétillant comme du poisson frais le matin, se balancer des vannes ou des tasses de café à la figure - en évitant dans l’un ou l’autre cas, de bien viser, offrir un coin d’épaule pour y pleurer et même un peu plus de chair parfois, en guise de consolation mutuelle contre la cruauté du monde. Découvrir ensemble deux ou trois corps massacrés. Bon oui, on pouvait appeler ça être amis, après tout.»

Je vous invite donc à découvrir cet auteur «un peu spécial» qui saura sûrement vous plaire. En ce qui me concerne, je suis tenté de partir à la découverte des autres romans de Serge Quadruppani. Et en même temps, je vous suggère fortement la lecture des romans d’Andrea Camilleri, ce tout jeune auteur de 85 ans et son «adorable» commissaire Salvo Montalbano. Un petit régal aux effluves d’huile d’olive et de spaghetti à l’encre de sèche ... !

Au plaisir de la lecture.

Saturne
Serge Quadruppani
Éditions du Masque
2010
262 pages

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C
<br /> Ben voilà: on pense exactement la même chose!Quadruppani écrit allègrement en 250 pages ce que d'autres peinent à sortir au bout de 600...Il écrit dans des styles différents tout en étant<br /> reconnaissable (du trivial au soutenu, du simple au compliqué); Il compose une introduction en "split screen" avec talent. Il te fait un joli signe d'auteur (comme tu le signales) sans que ça fasse<br /> poseur. En bref, il a écrit un sacré roman bien construit, drôle, qui met en colère et qui a oublié d'être manichéen et idiot. La classe, quoi!!!<br /> <br /> <br />
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R
<br /> <br /> Entièrement en accord avec ton analyse.<br /> <br /> <br /> Je connaissais déjà le traducteur ... je suis maintenant un nouvel adepte de l'auteur.<br /> <br /> <br /> Merci !<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> Quel enthousiasme ! Tous les ingrédients ont effectivement l'air d'être réunis pour faire de ce livre un super polar. C'est noté !<br /> <br /> <br />
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R
<br /> <br /> En effet, cet auteur a beaucoup de talent et je suis certain que tu vas apprécier !<br /> <br /> <br /> Bonne lecture !<br /> <br /> <br /> <br />
L
<br /> je parlais justement il y a peu des traductions dans un blog : je me régale à traduire les titres des polars en danois, norvégien et suédois ; comme par exemple "le loup dans la bergerie", alors<br /> qu'en norvégien, c'est "la chèvre dans un sac d'avoine", mais le sens est conservé ou alors, comme "l'écho des morts" où la traducteur ne pouvait conserver le titre original, compréhensible<br /> uniquement en Suède (j'en donne l'explication dans mon billet sur ce livre demain)<br /> <br /> d'ailleurs, les critiques ne m'étonnent pas, ne dit-on pas "traddutore, traditore" en italien ?<br /> <br /> <br /> et il était présent à Fuveau...<br /> <br /> <br />
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R
<br /> <br /> Commentaire fort intéressant !<br /> <br /> <br /> J'ai hâte de lire ton billet de demain ...<br /> <br /> <br /> Bonne journée !<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />
P
<br /> Bonjour Richard<br /> Serge Quadruppani est un auteur et un traducteur très intéressant, et il est dommage que certains lecteurs décrient son travail sur les textes de Camilliéri. C'est un véritable tour de force comme<br /> pour le traducteur qui s'attellerait à rendre dans les romans de San Antonio l'univers , les jeux de mots, la créativité lexicale.<br /> Je n'ai lu ta chronique qu'en diagonale car je dois prochainement lire Saturne et je ne veux pas être influencé, même si on se rejoint dans ton analyse, pour le peu que j'en ai lu.<br /> Amicalement<br /> <br /> <br />
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R
<br /> <br /> Entièrement en accord avec toi.<br /> <br /> <br /> La traduction de Camilleri est un tour de force ... tout à l'honneur de Quadruppani !<br /> <br /> <br /> Je le lis en savourant chaque phrase du "Maestro" ... surtout les paroles qu'il met dans les bouches de Montalbano et de l'inénarable Catarella ...<br /> <br /> <br /> Amitiés<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> C'est court, ça?? Je te chine, tu t'en sors bien!<br /> Je connais Camilleri, j'aime bien; celui-ci m'a l'air pittoresque, mais, mais...je croisque non, je me contenterai de ce que tu en dis et des citations choisies.<br /> Amitiés.<br /> <br /> <br />
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R
<br /> <br /> Merci mon amie,<br /> <br /> <br /> Je te souhaite une bonne et belle journée !<br /> <br /> <br /> Bonne lecture !<br /> <br /> <br /> <br />