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Publié par Richard

 

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Le cul de Judas

 

 Antonio Lobo ANTUNES – Adaptation théâtrale de François Duval.

 

Avertissement préalable 

 

La littérature c’est aussi le théâtre.

 

Le théâtre c’est notamment le Festival d’Avignon.

 

C’est à Avignon en 2005 que Jacques DUVAL a présenté son adaptation du roman de Lobo ANTUNES, le Cul de Judas.

 

C’est cette adaptation, et non le roman d’origine (beaucoup plus long), qui fait l’objet de cette chronique.

 

Introduction de Richard

 

Sur la recommandation d’Attila, j’ai rencontré un auteur que je ne connaissais pas et qui m’a, en 80 pages, bouleversé et chamboulé. « Le cul de Judas » est une œuvre puissante, un texte coup de poing, un voyage au bout de l’humain … en guerre.

 

On dit souvent que l’on ressort « sonné » après un roman qui nous a ému et c’est vrai. Mais après la lecture de cette œuvre, j’en suis sorti encore tout brûlant des feux de cet enfer accablant. Antonio Lobo Antunes écrit des phrases qu’il imprime au fer chaud, directement sur votre  peau. Vous en sortez marqué par l’horreur de la guerre et l’inhumanité de l’homme dont l'instinct de mort et de domination le pousse inexorablement à l'affrontement et à la destruction.

 

Envoûté par son écriture, vous explorerez une réflexion sordide sur l’homme à la guerre puis, par la suite, vous assisterez au spectacle navrant de celui qui fait aussi l’amour comme s’il était au combat. Les scènes d’amour sont d’une sensualité toute belliqueuse. Les scènes de guerre regorgent de tendresse violente.

 

Je retiens de cette œuvre marquante, l’extraordinaire puissance de l’écriture d’Antunes et surtout, son pouvoir d’évocation. Votre esprit s’activera dès les premières phrases ; et l’auteur, comme un artiste de la projection cinématographique, vous inondera d’images aux multiples nuances de noir et de blanc.

 

Ce petit livre, ni roman, ni théâtre, sent la guerre, cette odeur ferreuse qui plane au-dessus des champs de bataille.

 

Lecteurs, laissez-vous tenter. Les mots transcenderont les pages, attaqueront toutes vos perceptions et exacerberont vos sensations. Amis lecteurs et amies lectrices, laissez-vous séduire par la magie de la phrase qui, si elle ne vous tue pas, pourrait quand même blesser votre innocence littéraire.

 

Chronique d’Attila

 

Antonio Lobo Antunes n’est pas qu’un écrivain. C’est un fauve. Fascinant, puissant, dangereux, comme son écriture.

 

Un fauve dont on sent l’odeur puissante et annonciatrice avant d’apercevoir les crocs.

 

Comme Céline (avec qui la parenté est évidente tant sur le fond, la forme, et aussi, peut être, le côté écorché du personnage …), l’écrivain est né de la guerre.

 

La Grande Guerre a transformé Louis Ferdinand DESTOUCHES, en Céline.

 

La guerre de décolonisation angolaise menée par la dictature de Salazar fera naître chez Lobo Antunes cette nécessité impérieuse et vitale de l’écriture qui, seule, habite les grands écrivains.

 

Ceux qui écrivent, non par goût, mais par nécessité.

 

C’est cette nécessité viscérale qui amène Antunes à vomir sa guerre, dans le long monologue adressé à une compagne d’un soir.

 

Ce texte est le cri désespéré d’un homme qui n’en finit pas d’agoniser, et qui porte en lui la douleur et la plaie béante d’une boucherie inhumaine dont on ne peut guérir.

 

« …janvier se terminait, il pleuvait, et nous allions mourir, nous allions mourir et il pleuvait, il pleuvait et assis dans la cabine de la camionnette, à côté du chauffeur, le béret sur le yeux, la vibration d’une infinie cigarette à la main, j’ai commencé mon douloureux apprentissage de l’agonie. »

 

L’agonie dans "Le cul de Judas" (un trou perdu au fin fond de l’Angola) durera 27 mois.

 

Au cours de cette nuit enveloppée de vapeur d’alcool et du parfum d’une femme, Antunes livre sa guerre, confesse son envie de « se vomir lui-même », raconte les atrocités des moignons de jambes, des mines antipersonnel , des civils morts de faim, des femme violées, tuées, de l’indifférence des hauts gradés.

 

Antunes, médecin envoyé là bas parce que la guerre allait enfin faire de lui un homme, pleure sans larmes, 8 ans après son retour sur tous les fantômes pourrissant dans leur cercueil de plomb.

 

Ceux qui ne sont pas revenus mais qui le hantent, nuit après nuit, cauchemar après cauchemar, et l’odeur qui ne s’en va pas…

 

C’est un autre « voyage au bout de la nuit » qu’il nous livre.

 

La guerre, je ne l’ai jamais faite évidemment, mais j’en sens l’odeur de fumier quand j’entends Antunes pleurer des larmes d’encre.

 

J’entends les sanglots sans fin des enfants massacrés, sacrifiés, assassinés par leur propre patrie et qui hurlent des « pourquoi » dans une nuit infinie et silencieuse.

 

« A chaque blessé dans une embuscade ou sur une mine, je me posais la même question angoissé, moi, fil de la Jeunesse Portugaise, neveu de catéchiste et intime de la Saint Famille, j’étais poussé dans ce grand éclat de poudre, dans une surprise immense : sont-ce les guérilleros ou Lisbonne qui nous assassinent ; qui m’a enfilé dans ce trou pourri fait de poussière rouge et de sable, pour jouer aux dames avec le capitaine âgé sorti du rang, qui sentait la ménopause d’écrivassier résigné ? »

 

J’entends leur cri de rage et de haine contre ceux qui les ont envoyés dans ce cul de Judas  où ils crèvent, pendant que Salazar et son gouvernement dorment dans des draps de satin et prononcent des discours au patriotisme écoeurant. 

 

« Monsieur le Président et vive la partie, évidemment nous sommes, et avec quelle fierté orgueilleuse, les descendants légitimes des Magellan, des Cabral, et des Vasco de Gama et la glorieuse mission que nous accomplissons avec panache selon, Monsieur le Président, ce que vous venez de déclarer dans votre très remarquable discours, leur est semblable, il ne nous manque que les grandes barbes grises et le scorbut, mais, du train où vont les choses, je veux bien être pendu si nous n’y arrivons pas et puisque nous en parlons, si vous me le permettez, dites moi pourquoi les fils de vos ministres et de vos eunuques, de vos eunuques ministres et de vos ministres eunuques, de vos minieuques et de vos eunistres, ne viennent pas foutre leur gueule su ce sable comme nous »

 

Monsieur le Président et Messieurs les Eunuques, imaginez ce que c’est de voir disparaître brusquement des bouts de soi-même, les descendants légitimes des Cabral et des Gama disparaissant par fractions : une cheville, un bras, un bout de tripe, les couilles, mes chères petites couilles évaporées ; il est décédé au combat explique le journal, mais est-ce cela décéder, sales fils de putain ! »

 

Antunes est un Bardamu d’Angola qui hurle sa rage et confesse son horreur de lui-même.

 

De ce qu’il a vu, de ce qu’il a fait, de ce qu’il n’a pas fait.

 

Des cris de refus qui sont restés muets dans sa gorge.

 

De la révolte intérieure qu’il a étouffée pour survivre parce que « le désir de ne pas mourir constituait, vous comprenez, l’unique fraternité possible ».

 

Au cours de cette nuit lisboète, Antunes déploie son écriture puissante et envoûtante.

 

Il nous hypnotise, nous entraîne au fond de sa noire solitude et, au détour d’une phrase, nous rejette dans un coin de sa cage aux fauves.

 

Car, même s’il nous laisse entrer pour voir le grand lion blessé, sa douleur reste la conscience aiguë que sa solitude est sans fin, et qu’il ne pourra jamais ni se décharger, ni partager le fardeau.

 

« L’isolement et la solitude s’enroulent autour de mes tripes, de mon estomac, des mes bras de ma gorge, et m’empêchent de bouger et de parler, et me transforment en un végétal écoeuré, incapable d’un cri, ou d’un geste, qui attend le sommeil qui n’arrive pas. »

 

Lire Antunes c’est pénétrer dans l’univers d’un mort vivant.

 

Il est des voyages dont on ne revient pas, qui vous transforment malgré vous et qui font disparaître à tout jamais celui que vous auriez pu être.

 

L’Angola a fait d’Antunes « une créature vieillie et cynique qui rit d’elle-même et des autres du rire envieux aigre et cruel des défunts, le rire sadique et muet des défunts, le rire répugnant et gras des défunts, et en train de pourrir de l’intérieur, à la lumière du whisky … »

 

Lire Antunes c’est aussi rencontrer un style exigeant, mais totalement hypnotique qui mêle autant de phrases fleuves comme des logorrhées, que de formules tranchantes comme un coup de poignard.

 

 C’est pénétrer un monde sans fard, souvent glauque et désenchanté.

 

Un monde terriblement humain où les hommes, lâches, recherchent désespérément, et souvent vainement, le réconfort d’une femme.

 

Antunes partage avec Céline la noirceur des pages, une vision désenchantée de l’humanité mais parfois traversée par un éclair de tendresse et de compassion véritables, souvent pour les plus faibles.

 

La haine et le rejet de l’hypocrisie sociale sont également des thèmes communs à ces deux prédateurs de la littérature.

 

Comme Céline, Antunes possède un style reconnaissable entre tous.

 

Comme Céline, Antunes est médecin (spécialisé en psychiatrie pour Antunes).

 

Comme Céline, Antunes n’a pas (encore) obtenu le Nobel de Littérature.

 

Mais contrairement à Céline, l’espoir est encore permis.

 

« Moi ? Je reste par là encore un moment. Je vais laver les verres, mettre un peu d’ordre dans le salon, regarder le fleuve. Je retournerai peut-être au lit défait, je tirerai les draps sur moi et je fermerai les yeux. On ne sait jamais, n’est-ce pas ? »

 

 

 

Le Cul de Judas

Antonio Lobo Antunes

Traduit du portugais par Pierre Léglise-Costa

Christian Bourgois éditeur

2006

88 pages

 

 


 

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F
Il s'agit de françois, en effet et non Jacques. J'ai découvert ce grand Monsieur à l'âge de 10 ans dans une série tv et n'ai pu l'oublier, je l'ai redécouvert dans le culs de judas en dvd seulement hélas. Par contre j'ai eu l' honneur de parler avec Mr duval après la dernière représentation qu'il a donné de sa pièce &quot;où j'ai laissé mon âme&quot; le lendemain matin car nous étions dans le même hôtel .J'ai parlé avec un membre de sa compagnie et lui ai demandé de le remercier pour tout ce qu'il nous donne sur scène et Mr Duval a eu la gentillesse de venir me parler quelques minutes et je dois dire que j'ai rarement rencontré quelqu'un de plus humble, gentil et digne, de plus attentif et respectueux de ceux qui aime le théâtre et son travail.<br /> Un grand monsieur qu'on ne peut oublier.
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D
Bonjour Richard, j'ai regretté de ne pas voir le spectacle en 2006 de François (et non Jacques) Duval car ce texte me paraît très fort. J'ai bien l'intention de le lire (surtout 88 pages). Bonne<br /> après-midi.
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R
<br /> <br /> Bonne lecture Dasola,<br /> <br /> <br /> Tu m'en donneras des nouvelles.<br /> <br /> <br /> Amicalement<br /> <br /> <br /> <br />
C
Waouh ... quelle chronique Richard ! La grande classe ... Je t'embrasse !
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R
<br /> <br /> Merci Carine,<br /> <br /> <br /> Il faut dire que le texte est assez prenant et la chronique d'Atilla l'a très bien rendu.<br /> <br /> <br /> Je n,ai mis que mon grain de sel sur un texte superbe et une chronique d'Atilla, à la hauteur !<br /> <br /> <br /> Amitiés Carine !<br /> <br /> <br /> <br />
C
PS : j'aime bien le nouveau décor, ça fait vieille bibliothèque.
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R
<br /> <br /> Merci !!<br /> <br /> <br /> <br />
C
A noter absolument donc ! Merci pour cette découverte à vous deux !
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R
<br /> <br /> Merci Catherine,<br /> <br /> <br /> Bonne lecture !<br /> <br /> <br /> <br />
F
Encore un bel article Richard ! ;-)
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R
<br /> <br /> Merci beaucoup !!<br /> <br /> <br /> C'est un plaisir de faire connaitre cet auteur !!!<br /> <br /> <br /> Amitiés<br /> <br /> <br /> <br />