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Publié par Richard

Une chronique de France Lapierre

Quel bonheur de retrouver les personnages de Stefania Auci! Le tome II de la saga des Florio, Le triomphe des lions, nous ramène en Sicile, de 1868 à 1893.

Nous sommes de nouveau happés par la vie des Florio, dans le contexte (social, économique et politique) du nouveau royaume d’Italie (1861, roi Victor-Emmanuel II) dans lequel ils travaillent, souffrent et aiment.

Après le décès de Don Vincenzo, c’est son fils Ignazio qui reprend les affaires familiales. En deux générations, la boutique d’épices est devenue une entreprise florissante possédant palais, usines, bateaux, soieries.

La disparition de Don Vincenzo se répercute fortement sur sa femme Giulia, sur son fils Ignazio et même sur sa belle-fille Giovanna. Giulia aura tout supporté par amour pour Vincenzo qui ne l’a mariée qu’après la naissance de leur troisième enfant, un fils (Ignazio). Ce dernier est dévasté par la mort paternelle, mais surtout écrasé par les responsabilités qui lui échoient. Suivra-t-il la recommandation de sa mère :

            « Jure-moi que tu ne feras jamais passer tes affaires avant ta famille » p. 25

Quant à Giovanna, épousée pour son appartenance à l’aristocratie, pourra-t-elle vaincre ses démons intérieurs, en réponse à ce mariage sans amour?

Puis, à la mort d’Ignazio, son fils Ignazio le remplace et agit tout à fait différemment de son père. Même s’il a fait un mariage d’amour, la fidélité ne fera pas partie de ses engagements. Lors d’une crise épique de jalousie de Franca, sa belle-mère lui dit :

« Il est grand temps que tu prennes conscience que les femmes portent toujours les poids les plus lourds. ». Elle parle d’un ton tranquille, presque doux. « C’est une loi de la nature, et elle continuera de s’appliquer aussi longtemps que le monde ne marchera pas sur la tête, aussi longtemps que nous ne porterons pas de pantalons. Il va falloir apprendre à ne rien dire, et le cas échéant, à faire semblant de ne rien voir. Quoi qu’il arrive, tu es et tu resteras sa femme. Peu importe que ton cœur saigne. Il existe des choses plus importantes que ton orgueil. En particulier la bonne renommée de ta famille. Et ton enfant. » p. 403

Cette citation nous dépeint la situation de la femme dans la famille Florio. La devise « Sois belle et tais-toi » est pratique courante et Giulia, Giovanna et Franca en subissent les effets. Les femmes doivent servir leur mari et surtout, rehausser le prestige des Florio. Les situations sont nombreuses qui viennent illustrer le propos de Giulia :

« Aussitôt après leur mariage, il lui avait imposé une sorte de précepteur chargé de lui inculquer des rudiments de français et d’allemand, afin qu’elle puisse soutenir un minimum de conversation avec leurs hôtes étrangers et leurs associés en affaires. » p. 42

« Il n’y a que les garçons qui comptent, pense Giovanna avec une pointe d’amertume. Les Palermitains ne se soucient pas le moins du monde que leurs filles apprennent à écrire et à compter. Ils veulent les garder à la maison, « prisonnières de leurs tabliers ». Et c’est déjà beaucoup lorsqu’ils réclament un minimum d’instruction pour leurs fils. » p. 142

En plus de l’instruction qui leur est interdite, les filles servent de marchandise pour consolider les alliances commerciales!

« Les Trabia ont besoin des Florio pour renflouer leurs finances, et je ne vois pas de meilleur parti pour Giulia. Elle est jeune, je vous l’accorde, mais elle est déjà très consciente de ses responsabilités. » p.247 

Franca est âgée de 13 ans, elle se mariera à 15 ans… Un jour, sa propre mère lui donne le conseil suivant :

« Il faudra toujours que tu aies une broderie à la main, en bonne maîtresse de maison. Si tu veux lire, attends d’être seule. Souviens-toi que les hommes ont peur des femmes intelligentes, et tu ne devras sous aucun prétexte effrayer ton mari. » p. 255

En 1872, alors que meurt Giulia, l’autrice écrit :

« Le lendemain, Giulia ne s’est pas réveillée. Elle était morte dans son sommeil. Son cœur avait cessé de battre et elle était partie comme elle avait vécu, en silence. » p. 77

Les Florio, conscients de leurs origines plus que modestes, respectent les ouvriers, bien que Ignazio (fils) ne le manifeste pas tout autant. Ils glorifient également l’esprit de famille, le principal membre de cette famille étant la compagnie Florio! La réussite économique et sociale se paie par le chagrin personnel, particulièrement par celui des femmes. Si les hommes détiennent le pouvoir, ce sont les femmes, par leur détermination, leur abnégation et leur amour qui permettent que ce pouvoir se construise.

En arrière-scène, Stefania Auci dépeint les relations ouvriers patrons, les tensions politiques entre Palerme et le nord de l’Italie ainsi que la situation économique précaire des banquiers et des marchands.

La mer est également un personnage à part entière. C’est grâce au trafic maritime que les Florio bâtissent leur empire. Elle est omniprésente dans la narration de Stefania Auci.

« Pour les Siciliens, la mer est une mère. Aimée et jalouse. Irremplaçable. Parfois cruelle. La mer façonne et définit l’âme des Siciliens. » p. 18

« Un jour, ici même, à Favignana, son père lui avait dit : « Nous les Florio, la mer coule dans nos veines. » p.275

Stefania Auci réussit à établir un équilibre entre la peinture politique et sociale de la dernière moitié du XIXe siècle en Sicile et la saga familiale palpitante. Son style s’adapte à la narration. De clair et précis, pour relater le contexte politique, il peut devenir lyrique et émotif lorsque les personnages vivent des déchirements personnels.

Qu’arrivera-t-il au troisième tome? La dynastie des Florio ira-t-elle jusqu’en Amérique? Après l’ascension, l’expansion, verrons-nous la consolidation ou l’effondrement? Il faudra lire le troisième tome de la trilogie. J’y compte bien!

Bonne lecture !

 

Le triomphe des lions

La saga des Florio, tome II

Stefania Auci

Éditions Albin Michel

Mai 2022

 

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