Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Richard

Une chronique de France Lapierre

Il s’agit bien d’un roman, mais la recherche fouillée d’Alexandra Lapierre à partir de la correspondance personnelle de Belle Greene et des archives conservées en Italie, en Angleterre et en Amérique nous procure un accès privilégié à cette femme d’exception.

Dès le début de l’œuvre, on retrouve des extraits de lettres écrites par Belle et qui nous informent sur son tempérament. Elle se décrit elle-même comme curieuse de connaitre l’univers, les gens, les émotions, les relations humaines.

Situons le contexte américain à l’époque de la vie de Belle Greene. En 1865, l’esclavage est aboli aux États-Unis. Les anciens esclaves obtiennent même le droit vote. Cependant, dès 1877, leurs droits leur sont retirés à nouveau. Sur les recensements, les papiers d’identité, on est noir (colored) ou blanc (white).

Ajoutons que le métissage entre les maitres blancs et les esclaves noirs était fréquent. Ainsi, à la 8e génération, il arrivait que certains naissent avec des traits caucasiens les cheveux lisses et la peau claire. Toutefois, une personne métisse est considérée comme une personne noire. Certains métis tentent alors le « passing », rejeter leur statut de métis pour être considéré comme blancs. Cette mutation est passible de sanctions graves, allant jusqu’à la peine de mort.

Alexandra Lapierre donne le ton à son roman dès le prélude. À Londres, en 1943, un jeune aviateur américain se donne la mort. Il laisse une lettre de 8 pages qui explique son geste, mais qui ne sera pas lue tout de suite. Aurait-on pu empêcher le suicide de Bobbie Leveridge, neveu de Belle da Costa Greene, directrice de la Morgan Library de New York?

Genevieve Fleet Greener décide de « franchir le pas » avec ses 5 enfants. De métis, ils seront blancs. Issus de l’élite noire de Washington, ils déménagent à New York pour amorcer une nouvelle vie et se présenter comme une famille blanche.

Genevieve veut un meilleur avenir pour ses enfants. Déjà, ils ont fréquenté clandestinement des écoles pour blancs. La décision du « passing » s’effectue en famille. Tous les enfants sont d’accord. Belle imagine même un « arbre généalogique » sur trois générations. Elle crée la légende familiale. Genevieve devient une aristocrate d’Alexandria qui descend d’un côté des van Fleet de Hollande et de l’autre, d’une branche portugaise, les da Costa. Le père, feu John Greene était anglais, mort à Bombay. Les cinq enfants font également le serment de ne jamais avoir d’enfants, de crainte d’être démasqués.

« L’aristocratique famille van Vliet da Costa Greene était née. » p.56

Quatre ans plus tard, Belle Greener demande un passeport, qu’elle obtient au nom Belle da Costa Greene. Elle veut travailler dans le milieu du livre. Elle suit alors des cours de catalogage et déniche un emploi à la Lennox Library de New York. Elle voit un manuscrit enluminé et ressent une émotion très forte, à tel point qu’on la recommande comme agent de bibliothèque à l’Université de Princeton au New Jersey.

La directrice du service des acquisitions, Miss Charlotte Martins sera sa première mentore. Puis, elle rencontre Junius P Morgan qui lui ouvre les portes de la JP Morgan Library. Belle deviendra une bibliophile avertie, une redoutable négociatrice pour enrichir la Morgan Library, de livres, mais aussi d’œuvres d’art prestigieuses provenant du monde entier.

Si sa vie est trépidante, ce qui m’a particulièrement plu dans ce roman, c’est la somme d’informations que nous donne Alexandra Lapierre sur le vaste domaine de la bibliophilie. Par exemple, saviez-vous que les premiers livres imprimés en anglais l’ont été par un négociant britannique? Ainsi, si Gutenberg a imprimé les premières bibles en latin, William Caxton a eu l’idée d’imprimer des textes profanes en anglais.

 

« Les livres imprimés par Caxton sont des monuments de la littérature. Ils ont fixé la langue anglaise. Jusque-là, elle n’était qu’une somme de dialectes. William Caxton a tout changé. Il est aussi fondamental dans l’histoire des livres que Léonard de Vinci pour les arts. » p.175

Biographie romancée, roman historique marqué par le racisme américain, c’est également toute la richesse de la Morgan Library qui se déploie sous la plume d’Alexandra Lapierre. L’œuvre est également enrichie d’une bibliographie, d’une section sur les contemporains de Belle qui ont joué un rôle dans sa vie, à titre de famille, d’amies, d’amants. On retrouve aussi une iconographie, une filmographie ainsi qu’un glossaire du bibliophile.

En 2024, à l’occasion du centième anniversaire de l’ouverture de la Morgan Library au public, le musée présentera la correspondance professionnelle de Belle da Costa Greene. Je crois bien que la visite de cette exposition sera fascinante!

Bonne lecture !

 

 

Belle Greene

Alexandra Lapierre

Flammarion

2021

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article