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Publié par Richard

Polar, noir et blanc est fier d'accueillir une nouvelle chroniqueure, Céline de Roany. Française d'origine et grande voyageuse, elle nous parlera de ses lectures en direct d'Australie. Auteure elle-même, elle a publié deux romans que j'ai beaucoup aimé: "Spécial K" et "Vena amoris".

Céline amorce sa collaboration avec son ressenti des trois romans de Steve Laflamme. Trois jours, trois romans, un auteur et une chroniqueure !

Bienvenue Céline !

Richard

Une chronique de Céline de Roany

Résumé

À force de lui faire montrer les dents, la colère transforme l’homme en animal.

On l’appelle le Chercheur d’âme. Chacune de ses victimes, retrouvée le visage ouvert, est porteuse d’un message qui semble narguer la police. Le terreau où fleurit sa démence ? La lutte professionnelle, château-fort du machisme et de la violence chorégraphiée. Et c’est à Xavier Martel, de l’Unité des crimes majeurs de la SQ, que revient la tâche de mettre fin à sa quête. Enfant, l’enquêteur a goûté à la violence crue quand son père lui a flanqué un revolver bien huilé dans la bouche. Depuis, il est aux prises avec des épisodes de synesthésie gustative, une condition neurologique rare selon laquelle toute émotion forte s’imprime sur sa langue et son palais. Prédateur parmi les prédateurs, Martel ne ménagera aucun effort pour mettre fin au cycle sanglant du tueur. Mais parfois, le froid canon du pistolet est moins amer que le goût âpre de la défaite. Ou que la vision de ce que l’Homme réserve à ses semblables.

Mon avis

Un thriller sur lequel on voit trop peu de retour. Des romans de ce niveau, on n’en trouve presque jamais.

Il y a tout :

1. Le style.

Non seulement le style est abouti mais il est savoureux.

“Le capitaine Saint Maurice aurait aimé vous serrer la main en personne, mais je pense qu’il craignait de confondre votre main et votre cou”

“Les sachets faisaient penser à des condoms comprimés dans la distributrice des désespérés”

“La différence fondamentale entre les criminels de l’envergue d’Eli Levinson et les petits malfrats comme Richie Provost, c’est que les seconds ne disposent pas de la faculté d’adaptation des premiers et son prévisibles comme midi sur une horloge”

“On va laisser la SQ courir après le lapin. Nous, on va anticiper le lieu où il veut aller enterrer ses carottes.”

Et quel pouvoir d’évocation :

“Essiambre tira la langue, une petite couleuvre rose et gluante sortie de son trou”

Le vocabulaire est choisi, jamais pompeux. On sent que l’auteur ne va pas chercher de mots compliqués dans son dictionnaire pour faire éduqué. Il y a cette finesse d’écriture qui fait que, même lorsqu’il n’utilise pas de mots typiquement québécois, on entend l’accent chanter. C’est un ravissement.

Le vocabulaire québécois, parlons-en. J’ai entendu ça et là des mises en garde sur mon absence (totale) de maitrise du vocabulaire québécois qui aurait pu entraver ma compréhension. Que nenni. J’ai eu un souci avec UNE phrase, même si le sens m’apparait évident maintenant que j’ai terminé le bouquin :

“Crisse, même moi je grêlerais pas comme ça sur mon gars, s’il avait scrappé mon char, s’étonna Galarneau”

Une fois qu’on a compris que Crisse (dont l’origine est Christ) sert de verbe, de nom et d’adjectif, ça roule. Au début, tu peux penser à stroumphfer, ça marche super.

2. Les personnages

Le résumé ne rend pas tellement justice au personnage principal. A le lire, tu te dis qu’il s’agit d’une énième bouquin de flic torturé et que tu vas endurer ses traumatismes et son mal-être tout le long du livre. Pas du tout. C’est juste un moteur pour lui mais ça ne prend pas tellement de place. J’ai eu un peu plus de mal avec la synesthésie gustative, parce que je ne la comprends pas et je ne comprends pas vraiment ce qu’elle apporte au livre, mais c’est complètement anecdotique.

Ce que le personnage principal cherche est résumé dans une phrase que je trouve magnifique de profondeur , parce qu’on peut tous s’y relier, parce que même en tant que lecteur, c’est exactement ce qu’on cherche :

“Je veux connaitre sa haine, fit-il. Je veux savoir pourquoi c’et ça qu’il a choisi de faire avec sa colère”.

Les personnages sont magnifiquement individualisés, bien qu’ils soient foison. A lire les dialogues entre plusieurs d’entre eux, tu ne perds pas le fil, même si leur identité n’est pas rappelée à chaque fois. C’est rare, c’est précieux et c’est à souligner.

Les personnages sont denses et l’écriture leur rend à la fois justice et hommage, nous permet de nous mettre à leur place, de voir leur monde avec leurs yeux et si on ne partage pas nécessairement leur ressenti, on le comprend, on vibre. Ce livre est une belle expérience humaine sur le plan émotionnel.

3. L’histoire

Structurée de manière classique, c’est un polar/thriller qui s’articule autour de la chasse d’un tueur en série. Je n’ai pas trouvé d’originalité dans la structure : il y a un début, un milieu, une fin, de la tension qui monte, qui descend, un protagoniste qui a le vent en poupe, puis qui se retouve au fond du trou, qui sent le boulet de la mort, bref, pas d’originalité sur la structure et quel bonheur ! C’est comme d’écouter un rock, ou un bon morceau de métal, de jazz, d’electro de ce que tu aimes : tu connais le rythme et tu n’as plus qu’à te laisser porter par les notes. Là, c’est la même chose. La structure est tellement intériorisée dans l’écriture que tu n’as plus qu’à te laisser emporter par l’histoire. C’est hyper rare, surtout dans les thriller francophones (quand je dis hyper rare, c’est même pas un par an).

L’histoire est super bien ficelée du début à la fin, tout se tient, tout est cohérent, rien n’arrive comme un cheveu sur la soupe, c’est complètement maîtrisé.

C’est là qu’intervient mon “mais”. L’histoire était un peu trop foisonnante pour moi. A brouiller les pistes, l’auteur m’a un peu perdue, d’autant plus que le background, le catch (qu’on appelle lutte professionnelle au Canada, à ne pas confondre avec la lutte – gréco-romaine- pratiquée en France), est un domaine qui m’est complètement, mais alors complètement étranger. Ca m’a fait beaucoup à ingurgiter d’un coup. Pour faire passer la pilule, l’auteur explique. C’est très pédagogique, mais la fin de l’acte 2 (ce maudit) traîne un peu en longueur, heureusement rattrapé par un dernier acte sur les chapeaux de roue que j’ai dévoré d’une traite.

Bref, pour te la faire simple après cette longue chronique, je te recommande sans réserve, mais alors sans réserve ce fantastique thriller de Steve Laflamme, un auteur qui mérite d’être mieux connu en France et de faire son chemin. Après toute la médiocrité francophone que j’ai rencontrée ces derniers temps, c’est une bouffée d’air frais, d’intelligence, de maîtrise de la langue, du pouvoir d’évocation, avec une capacité rare à montrer au lieu de dire ce qu’il se passe.

Bonne lecture !

 

Le chercheur d'âme

Steve Laflamme

Éditions de l'homme

2017

 

 

 

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