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Publié par Richard

Une chronique de Sophie-Luce Morin

On ressort de la lecture des romans d’Ogawa rempli de gratitude pour les petites choses de la vie ; car, somme toute, ce qui adoucit l’existence se trouve surtout — et peut-être seulement ! — dans le regard émerveillé que l’on pose sur le quotidien. Ou, dit autrement, le bonheur réside dans notre capacité à puiser le merveilleux dans le banal. À n’en pas douter, c’est un savoir-faire ou un savoir-être assez utile en temps de confinement !

La république du bonheur est la suite de La papeterie Tsubaki. Ne pas avoir lu ce dernier n’entrave en rien la compréhension du roman. Cependant, pour votre plus grand plaisir, je ne peux que vous conseiller de commencer par le premier !

Ces deux romans mettent en scène Hatoko, une jeune femme qui a hérité de la papeterie de sa grand-mère et qui a repris le rôle d’écrivaine publique que celle-ci exerçait. Dans le cadre de ses fonctions, Hatoko est appelée à recevoir une clientèle bigarrée pour laquelle elle rédige toutes sortes de lettres : des lettres d’amour, de rupture, d’adieu, de condoléances, des demandes de pardon ou de réconciliation. Hatoko choisit précautionneusement son papier, ses plumes et ses mots pour tracer hiraganas, katakanas et kanjis. Elle sonde les cœurs et tente, du mieux qu’elle le peut, de traduire les sentiments qui les traversent en choisissant les mots les plus justes pour livrer leur message ou leur secret.

Dans ce second tome, Hatoko se marie avec un veuf, Mitsurô, et devient la maman par procuration de Haro, qu’elle surnomme affectueusement QP. Au fil du roman, Hatoko savoure la joie d’être mère au sein de cette famille recomposée. Elle apprend à QP les rudiments de la calligraphie. Elle lui partage quelques-unes de ses recettes et lui apprend à faire le thé, un savoir légué par sa grand-mère.

J’ai particulièrement apprécié la façon respectueuse dont Hatoko s’approprie son nouveau rôle de maman. Elle rédige notamment une lettre à Miyuki — la maman décédée de QP — pour lui exprimer sa gratitude d’avoir mis au monde une si belle petite fille. Dans cette missive, elle lui témoigne également tout l’amour qu’elle lui porte ; et lui rappelle à quel point elle occupe une place importante dans la récente famille qu’elle forme avec Mitsurô et sa fille. Dans les romans d’Ogawa, le souvenir des morts nourrit le présent.

J’ai été séduite par l’écriture d’Ogawa avec son tout premier roman, Le restaurant de l’amour retrouvé, publié en 2013. Dans cette touchante histoire, Rinco, une passionnée de cuisine, perd la voix après avoir été abandonnée par son petit ami. Non seulement l’a-t-il abandonnée, mais il a vidé l’appartement que le couple habitait, emportant même avec lui les yens amassés pour l’ouverture éventuelle d’un restaurant. Seule rescapée de cette razzia, la jarre de saumure héritée de sa grand-mère chérie, aujourd’hui décédée, et qui donne aux aliments un goût exquis. Pour panser ses blessures, Rinco décide de retourner vivre dans son village natal auprès de cette mère peu aimante qu’elle avait quittée dix ans plus tôt. Sa mère accepte de l’héberger à condition que Rinco consente à s’occuper d’Hermès, la truie apprivoisée. En même temps qu’elle prépare la pitance quotidienne de l’animal, notre héroïne aménage le local qui accueillera bientôt L’Escargot, un restaurant à une seule table, où elle cuisinera des plats personnalisés à ses clients. L’endroit devient rapidement très populaire, car il semble que l’on puisse non seulement y déguster des plats raffinés, mais aussi y trouver l’amour, réaliser ses vœux ou résoudre ses difficultés. Ainsi, dans Le restaurant de l’amour retrouvé, la protagoniste mitonne des petits plats adaptés à tout un chacun, tandis que dans La papeterie de Tsubaki et La république du bonheur, elle leur concocte des mots ; l’idée étant que si au cours d’une vie, on parvient à faire le bonheur ne serait-ce que d’une seule personne, on est heureux. (Kawabata). Un livre généreux, où, page après page, exhalent un florilège d’arômes enivrants qui vous ouvrent l’appétit et réchauffent votre cœur !

Il faut un certain temps pour s’habituer au rythme lent des histoires d’Ogawa et à son écriture candide et tout en retenue. Il n’y a pas de mystères à traiter, pas de meurtres, même pas de suspense, juste la vie grandiosement ordinaire. Les difficultés quotidiennes se règlent dans un élan vers l’autre, dans un monde où l’amour, l’amitié et le partage sont omniprésents. Ces romans sont remplis de bons sentiments et véhiculent une philosophie du sens commun touchante ; et bien qu’un peu prévisible, on se laisse prendre au jeu. Je ne doute pas que les inconditionnels d’Ogawa puisent dans ses textes beaucoup de réconfort, et certainement quelques clés pour résoudre des problèmes inhérents à la condition humaine ou simplement pour se rappeler à quel point les petits riens peuvent ajouter du bonheur à l’existence.

Dans les trois romans d’Ogawa que j’ai parcourus, il a été question de cette mère fantasque et peu aimante ou de cette grand-mère souvent trop sévère, avec lesquelles notre héroïne a maille à partir. Ce désir, donc, de pardonner à la figure maternelle des comportements jugés indignes d’une mère envers sa fille est assez prégnant. Un second propos récurrent dans l’œuvre d’Ogawa est ce vœu de se reconstruire ou de résoudre ses difficultés par le don de soi. Enfin, la transmission du savoir intergénérationnel et la reconnaissance de la présence des morts parmi les vivants sont également des thèmes omniprésents dans ses livres.

Pour conclure, je dirais qu’on ressort de la lecture des romans d’Ogawa rempli de gratitude pour les petites choses de la vie ; car, somme toute, ce qui adoucit l’existence se trouve surtout — et peut-être seulement ! — dans le regard émerveillé que l’on pose sur le quotidien. Ou, dit autrement, le bonheur réside dans notre capacité à puiser le merveilleux dans le banal. À n’en pas douter, c'est un savoir-faire ou un savoir-être assez utile en temps de confinement. 

 

Citations :

« Si au cours d’une vie, on parvient à faire le bonheur ne serait-ce que d’une seule personne, on est heureux. » (Kawabata)

« Il me fallait ouvrir grands les yeux, sous peine de laisser filer les meilleurs moments de l’existence. »

« La vie, ce n’est pas une question de longueur, mais de qualité. Il ne s’agit pas de comparer avec le voisin pour savoir si on est heureux ou malheureux, mais d’avoir conscience de son propre bonheur. »

« L’écriture n’est pas qu’une question superficielle de beauté ou de laideur, ce qui compte, c’est le cœur qu’on y met. De la même façon que le sang coule dans les veines, si l’écriture exprime sincèrement nos intentions, le destinataire le sent. J’en suis convaincue. »

« Je devais faire quelque chose. Pour dénouer la colère qui lui encombrait la poitrine, la dissoudre et ouvrir la voie aux larmes de son chagrin. »

« Au bout d’un moment, la brise chassait les scories qui m’encombraient le cœur et je reprenais le chemin de la maison d’un pas plus léger. »

« Je me suis arrêtée au milieu des escaliers et j’ai pris une grande inspiration, les yeux fermés ; l’esprit du végétal s’est faufilé dans tout mon corps. »

« Mais un plat n’a pas le même goût selon qu’on le mange tout seul, en silence, ou avec des êtres chers, en bavardant gaiement. Bien manger à table avec ceux qu’on aime : rien ne surpasse un tel moment de bonheur et de luxe. »

« Quand on est préoccupé, l’écriture s’en ressent. Savoir discerner son point de concentration maximale est la clé de la réussite. On est le seul à savoir que le moment d’écrire au propre est arrivé. Comme j’ai entendu une voix me souffler que c’était maintenant, j’ai soigneusement préparé de l’encre. »

« Plutôt que de rechercher ce qu’on a perdu, mieux vaut prendre soin de ce qui nous reste. »

« (…) Admettons que la vengeance soit possible : j’ai réalisé que face à un meurtrier, elle consiste à être heureux. Verser des larmes, ce serait entrer dans son jeu. »

Bonne lecture !

 

La république du bonheur

Ito Ogawa

Éditions Philippe Picquier

Septembre 2020

 

 

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