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Publié par Richard

Pour cette millième chronique, j'ai pensé vous remettre un texte que j'ai écrit lors de la première année de ce blogue. Un texte sur l'amour de la littérature, sur la douce relation entre le lecteur et son livre. 

Je ne l'ai pas retouché, je voulais le garder comme il était, il y a dix ans. Parce que la littérature change, le livre change mais les mots restent les mêmes, les histoires aussi.

Alors, bonne lecture ! Et au plaisir de lire vos commentaires, vos réactions ...

 

 

 

"Le bon lecteur !"

Texte de Richard Migneault

Pour souligner la 1 000e chronique !

 

 

 

Bonjour! Je me présente : je suis le livre, pas encore lu, sur le bureau de mon propriétaire, juste à coté de son ordinateur. Un jour, par curiosité, j’ai jeté un coup d’œil sur ce qui était écrit sur son écran :

 

« Qu’est ce qu’un bon lecteur ??? »

 

Ah les humains instruits, toujours en train de philosopher entre eux, sans nécessairement s’adresser aux bonnes personnes !!! Ils peuvent bien avoir le teint pâle.

 

Avez-vous pensé à nous demander notre avis, à nous, l’objet de votre convoitise ???

À qui voudrions-nous appartenir ???

Qui saurait nous traiter comme nous le méritons ???

 

Pendant que mon Homo sapiens de l’alphabet (qui se croît mon maître …) grignote le récit d’un de mes collègues sous couverture, je me permets de répondre à cette question pour alimenter votre discussion didactique et pédagogique.

 

Tout d’abord, mes futures mémoires commencent au bureau d’adoption. Malgré notre naissance sans titre de noblesse, nous cherchons quand même à faire bonne impression. Nous sommes tous alignés, couchés de bas en haut pour les plus désirables ou de gauche à droite pour les presque laissés pour compte. Notre propriétaire idéal ira, bien sûr, voir les petits nouveaux, les plus séduisants (certains orgueilleux portent même un bandeau sur leur jaquette …)  mais de temps en temps, il ira fureter du côté des anciens, de ceux qui n’ont pas encore trouvé preneurs … aux livres.

 

Avant de choisir l’objet, il en regardera plusieurs, lira notre 4e de couverture (je vous le dis : attention, les esclavagistes qui me vendent disent n’importe quoi ….!!!), nous ouvrira et il laissera parler son intuition, sa passion et son instinct de possession.

 

Et moment sublime. Ouf, il m’a choisi … Merci, merci …!!!!

Mais comment, on ne s’en va pas à la caisse ???

Moi qui croyait à son amour exclusif …

Et non, trois autres vont m’accompagner : le premier est bourré de petits dessins avec des bulles (pas grand chose à lire là-dedans …) et l’autre, l’autre, il n’y a même pas d’histoire !!!!!! Et le troisième, je pense qu’il est trop vieux pour le lire … Ça raconte l’histoire d’un petit chat ou d’une princesse !

 

Drôle de lecteur !!!! Dans quelle maison de fous vais-je être dévoré ???

 

Nous sommes finalement arrivés et j’ai l’impression d’un retour à la crèche. Partout, il y a des livres. Et ça traine … Et comme pour me dire que je suis un remède à ses maux, il met mes mots à son chevet, juste sous le reflet de la lampe sur la table près de son lit.

 

Et l’attente commence … Jusqu’au moment où …

 

Puis, un jour, c’est le bonheur, le bonheur d’être élu et d’habiter pendant quelque temps l’esprit de celui dont on connaîtra parfaitement les mains … et les yeux. Un instant, on rêve que ses mains sachent lire et que l’on puisse lui raconter l’histoire pendant qu’il garde les yeux fermés; en laissant libre cours à son imaginaire, lui permettre des moments d’égarement et de rêverie, des moments où mon imagination le transportera dans un autre monde, créé juste pour lui.

 

Il m’amène partout, dans le métro, à la toilette (quand La Presse est lue), en vacances ou le soir, dans son lit. Il possède une collection de signets (il faut bien être à la page !!!) qu’il insère dans mon feuillage intérieur. Je suis souvent un antidote à ses peurs (surtout en avion), un baume pour les moments tristes ou un simple plaisir, juste pour me laisser lui raconter une histoire. Quelquefois, quand j’ai passé la journée sur sa table de nuit, que la maison a été muette de l’aube jusqu’à la nouvelle lune, je ressens une fébrilité, un désir presqu’inavouable quand il me prend dans ses mains. Il s’est ennuyé de moi, il a hâte que je continue à le charmer. Va-t-il se rappeler la poésie de mes phrases, l’intrigue haletante ou la brillante comparaison  qu’il a tant appréciées, hier ?

 

Puis, quelques jours après le début de cette histoire d’amour, je sens que le débit de sa lecture s’accélère, la fièvre de la fin s’annonce, j’essaie de retarder le moment où la dernière page sera tournée. Après des moments tendres d’intimité, après qu’il m’ait marqué de son crayon fluo jaune, après avoir souligné mes traits de génie, après avoir écrit ses émotions et commentaires, après qu’il soit revenu sur certains passages qu’il a particulièrement aimés, après qu’il ait regardé ma page couverture en poussant un immense soupir (de soulagement, de dépit, de plaisir, d’ennui, de nostalgie, allez donc savoir…???), après avoir relu ma 4e …. Et après avoir consulté son bidule informatique pour connaître ce que les autres pensent de moi …

 

Le roman est terminé, le rendez-vous s’achève ici. Le scripteur invisible a terminé sa narration; le lecteur est touché, ému, presque repu d’avoir taquiné tant de jeux de mots.

 

Je retourne sur la tranche.

Pudiquement, ne montrant que mon dos.

Bien aligné avec mes confrères écornés, cherchant du réconfort dans la proximité de l’autre.

Mon voisin de tablette nomme cela le cimetière des livres oubliés. Quel talent, ce catalan !!!

 

Mais, qu’entends-je, en haut ???

Mais, il parle de moi !!!!

Il me raconte, me vante, me cite. Parle de mes personnages, des lieux qu’ils fréquentent, de ce qui se passe (même l’affreuse affaire de la page 134 …).

 

Mais, il veut me revendre !!!!! Encore pire, me donner, me renier !!!

Quel affreux !!!!

Un revendeur, un pusher, un scalper, même plus, un proxénète !!!!

Moi qui lui ai tout donné, qui lui ai révélé mes pensées les plus profondes, mon histoire, ma vie, en pensant que c’était pour l’éternité !!!

 

Des pas dans l’escalier, il s’approche des étages de ma maison de retraite, se penche vers moi, tend la main et me saisit, avec un sourire sardonique, un rictus de charlatan, passeur culturel de seconde main.

 

Et je l’entends, d’une voix assurée : « Je suis convaincu que tu vas aimer ça ».

 

Traître !!!!

 

Mon histoire d’amour se terminera-t-elle dans ce vieux sac d’épicerie en plastique ? Devrais-je me livrer, me délivrer et me découvrir à quelqu’un d’autre ??? Ma vie sera-t-elle une longue suite d’amants et d’amantes dans les mains desquels je devrai faire semblant que mon premier amour est oublié ???

 

Ah mon humain !!!

Un jour, je te reviendrai.

Avec l’espoir, qu’un jour, par nostalgie ou par mélancolie, ou juste par simple plaisir de revivre une si belle histoire, tu me reprendras dans tes mains, tes mains de bon lecteur.

 

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A
Bravo pour cette 1 000e chronique !
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R
Merci beaucoup, Alex !
P
Bravo Richard pour ce beau billet et pour les 1000 billets, bonne continuation et bon weekend !
Répondre
R
Merci beaucoup, chère amie ! Ton petit mot me fait plaisir !