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Publié par Florence

Chronique rédigée par Florence Meney, collaboratrice à Polar, noir et blanc.

 

Comment un assez court récit sans fla-flas ni effets de toges peut-il receler une force de frappe émotionnelle aussi grande? C’est la première réflexion qui vient quand on émerge, sonné, des quelque 400 pages du plus autobiographiques des livres de Sorj Chalandon, sobrement intitulé Profession du père.

La réponse tient sans doute au grand paradoxe de la vérité absolue des mots qu’a su trouver l’auteur pour décrire le pire des mensonges et la pire des trahisons, celle de l’enfance terrifiante d’Émile imposée par ce père mythomane, violent, manipulateur. Un homme malade qui isole sa femme à la faiblesse complice et son fils, enfant malingre et sensible, les confinant des décennies durant à la prison des frontières de son imagination délirante.

Profession du père, c’est cette case que doit remplir l’élève en début d’année scolaire parmi la paperasse exigée par l’école. Une case anodine, mais source de tant de tourments pour le jeune Émile.

 

Extrait :

«Mon père a été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une Église pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu’en 1958. Un jour, il m’a dit que le Général l’avait trahi. Son meilleur ami était devenu son pire ennemi. Alors mon père m’a annoncé qu’il allait tuer de Gaulle. Et il m’a demandé de l’aider.
Je n’avais pas le choix.
C’était un ordre.
J’étais fier.
Mais j’avais peur aussi…
À 13 ans, c’est drôlement lourd un pistolet. »

 

La vie du jeune Émile n’est en effet qu’un long cauchemar, entre ce père qui n’abandonne ses mauvais traitements que pour instrumentaliser son fils à l’autel de sa folie, l’entraînant jusqu’à le perdre dans ses guerres imaginaires. Il ne peut compter sur l’appui d’une mère certes superficiellement bienveillante mais si soumise qu’elle en vient à jouer le jeu du délire paternel, aux dépens de son enfant, qui reste désespérément seul avec sa souffrance. Pas le droit d’amener des amis dans le triste logement, pas de fêtes, pas d’anniversaires, des colères terribles pour la moindre broutille, des vexations constantes et des punitions injustes et cruelles, le refus de toute affection. Et le délire, la réalité décalée que l’homme impose à son petit clan coupé du monde… et pourtant, pourtant…malgré les mauvais traitements et la perversité, Émile, et en filigrane l’auteur, garde toujours l’espoir d’éveiller un jour chez le tyran la fierté, l’amour. Car même les enfants les plus martyrisés s’entêtent à aimer leurs géniteurs, qui le méritent si peu.

On le savait passionné de sujets qui touchent à la zone d’ombre en l’homme, au mensonge (Mon traitre, Le jour d’avant). Avec Profession du père, cet intérêt prend tout son sens. La lecture de Profession du père nous laisse glacés d’effroi, même si la distance créée par le recours au flashback nous protège un peu. L’auteur a en effet attendu la mort de son père pour composer ce récit qui, bien que fortement trempé de son histoire personnelle, mélange habilement fiction et réalité, laissant au lecteur la liberté de doser à sa guise la part de réel.  Et c’est au final la liberté qui est la grande gagnante dans cette œuvre et dans le cheminement de l’écrivain, qui, malgré les années de mauvais traitements, de mensonges, de négation et de blessures, émerge avec une sérénité et une mansuétude étonnantes face à cette famille de l’enfer.

Un incontournable.

«Au lieu d'écrire un livre à perte pour un vivant qui ne le lirait pas, j'ai préféré écrire un livre un peu tendre pour un mort qui ne le lira pas» 

 Sorj Chalandon

Bonne lecture !

 

Profession du père

Sorj Chalandon

Grasset 

2015

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