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Publié par Richard

I feel so awkward here, I don’t belong to this world

Jean Seberg

On ne sort pas indemne après « Une nuit avec Jean Seberg ». On en sort grandi, encore plus sensible aux problèmes de notre époque et avec un regard plus perspicace sur le monde contemporain depuis la deuxième moitié du XXe siècle. La plume poétique et journalistique de Marie Charrel nous fascine avec une histoire relatant les mouvements de révolte d’un passé pas si lointain et la montée des intégrismes actuels. Et surtout, leurs impacts sur la jeunesse de ces époques.

 

Élisabeth, adolescente née d’un père afro-américain et d’une mère algérienne, est propulsée au coeur des manifestations contre la guerre d’Algérie au cours desquelles son ami Daniel perd la vie le 8 février 1962 au métro Charonne. À la mort de sa mère, elle part rejoindre son père aux États-Unis et s’implique au sein du Black Panther Party.

 

Dépêchée en Suisse en décembre 1970, elle se voit confier le mandat d’aborder un personnage important, sympathisant du mouvement, et de lui soutirer le plus d’argent possible pour financer l’action sur le terrain.

 

Plus de 45 ans plus tard, Élisabeth est maintenant une grand-mère de 70 ans, encore un peu rebelle, toujours prête à exprimer la révolte qui l’habite. L’assassinat de deux jeunes noirs par des policiers américains réveille en elle des souvenirs qui font mal. Encore plus quand son fils lui apprend qu’Alexandre, son petit-fils, semble parti vers une destination populaire auprès des jeunes européens qui veulent s’embrigader dans la mouvance de l’intégrisme islamiste.

 

Sa complicité avec son petit-fils lui permet de garder un certain contact avec lui. Il lui promet de tout lui dire si elle lui raconte les secrets de ses combats et de ses révoltes.

 

On se retrouve rapidement dans un hôtel de Lausanne où Élisabeth rencontrera son destin et une personne qui marquera sa vie, l’actrice américaine Jean Seberg. Cette femme, si belle à l’écran, possède une beauté qui dégage une force tranquille … Cela, c’est le cinéma ! Et pourtant, en réalité, J. est une femme tourmentée. Fragile. Mais animée par des convictions inébranlables et une volonté de laisser derrière elle, un monde meilleur.

 

Nous sommes alors transportés au cœur de ce triangle improbable entre Élisabeth et Jean en 1970 et Élisabeth et Alexandre en 2016, dans des allers-retours absolument passionnants. Et malgré une galerie de personnages impressionnante, le déroulement de l’intrigue s’impose à nous, ne nous laisse jamais perdu et surtout, nous passionne grâce aux liens développés entre les mouvements de rébellion. Des Black Panthers à l’attirance des jeunes vers les mouvements intégristes, la recherche de l’identité reste au cœur de l’histoire. Sans oublier, l’expression réelle et forte du métissage de l’héroïne principale et celui de son petit-fils   … métissage qui change radicalement l’opinion des personnes qui les croisent.

 

« Désormais, les gens me considèrent comme un musulman potentiel et se méfient de moi. Dans le métro, dans la rue, les magasins, le regard des inconnus s'arrête sur moi un peu plus longtemps qu'il y a un mois. La différence est subtile, mais elle est bien là et c'est insupportable. Le regard des Parisiens traîne sur mon visage une demi-seconde de plus qu'avant le 7 janvier 2015 parce qu'ils me jaugent… »

 

 

Marie Charrel est une conteuse hors pair, influencée grandement par son métier de journaliste. Elle réussit à nous plonger au centre des grandes polémiques contemporaines, tout en utilisant un langage et un style à la mesure d’une poésie riche et belle. L’intérêt est maintenu tout au long du récit, la montée de la tension est efficace.

 

Ses personnages, campés solidement dans leur être et leur psychologie, traversent l’histoire en étant marqués par elle, mais en y laissant également leur empreinte. Ce mélange réussi de faits réels et de fiction, ces personnages qui ont existé et les autres, sortis de l’imagination de l’auteure, nous gardent continuellement en équilibre sur le fil du récit. Impossible de résister à l’envie de voir un film de cette grande actrice qu’est Jean Seberg ou de ne pas lire sur sa vie amoureuse avec Romain Gary. Parfois, la réalité enjolive la fiction !

 

Passionnante, intelligente, enrichissante et émouvante, cette histoire politique, parsemée d’amitié et d’amour, se termine trop vite et dans une finale surprenante. On achève notre lecture en espérant trouver à la page suivante, une suite, quelques pages de plus pour assouvir notre intérêt. Heureusement, Marie Charrel nous propose quelques informations supplémentaires et une biographie commentée nous permettant, pauvre lecteur assoiffé de savoir, d’aller explorer plus profondément les problématiques abordées dans le roman.

 

Je n’hésite aucunement à vous recommander ce roman. Partez à la découverte du passé d’Élisabeth et du présent de son petit-fils, Alexandre. Le voyage au pays de notre histoire contemporaine vous séduira … Et Jean Seberg aussi !

 

Quelques extraits pour vous convaincre …

 

« Confrontés pour la première fois au démon de l’heure noire, le sombre succube tirant les âmes fragiles du sommeil pour les jeter dans les affres hallucinées de l’errance nocturne, la plupart d’entre nous se consolent en allumant la lumière, en comptant les moutons, ou en avalant un somnifère. Elisabeth Robinson préfère le whisky. »

 

« Les autres ne comprennent pas. Ils ne voient rien, parce qu’ils refusent de regarder. Ils préfèrent le confort de la lâcheté au malaise de la lucidité. »

 

« Il y a tant de choses que l’on tait sur la vieillesse. La douleur, la maladie, l’affaissement du corps : tout le monde s’en doute. En revanche, personne ne dit rien à propos de l’Éternel Recommencement. »

 

 

 

Bonne lecture !

 

 

Une nuit avec Jean Seberg

Marie Charrel

Fleuve éditions

2018

364 pages

 

 

Un visage inoubliable ... Jean Seberg.

Un visage inoubliable ... Jean Seberg.

"Une nuit avec Jean Seberg" sera disponible dans les librairies du Québec à partir de lundi le 29 octobre.

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