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Publié par Geneviève

Car la liberté n’est pas quelque chose qu’on vous donne. La liberté se prend. 

Chronique rédigée par Geneviève Hould, chroniqueure à Polar, noir et blanc

 

Je ne suis pas tombée sur ce livre. Ce livre m’est tombé dessus.

 

«N’essuie jamais de larmes sans gants a bouleversé Michel Tremblay et Simon Boulerice », titrait Plus on est de fous, plus on lit. Quand un livre bouleverse les grands de la littérature…

 

N’essuie jamais de larmes sans gants, c’est une immersion absolue dans le monde gai des années 70-80, en Suède, avec l’arrivée de ce qu’on a d’abord appelé le « cancer gai » ou « la maladie des homos ».

 

« Une chose est sûre: la peste semble avoir fait sa réapparition. Les voisins se haïssent entre eux. Les hôpitaux refusent de soigner les malades, quelle que soit la somme qu’ils sont prêts à débourser. Des mères de famille appellent un directeur d’école, inquiètes d’envoyer leurs enfants en classe sous prétexte que l’instituteur est gai. Une femme de Denver s’est renseignée auprès de la police sur la meilleure façon de désinfecter son appartement où a vécu avant elle un homosexuel… »

 

Dans un monde où l’on élimine ce qui est « anormal ». Où l’homosexualité est considérée comme une maladie mentale. Où elle figure comme exemple de perversité dans les manuels scolaires. Où les cadavres des contaminés finissent dans des sacs-poubelle.

Dans ce roman où le narratif se cramponne à l’informatif, on côtoie Rasmus et Benjamin, de l’enfance à l’âge adulte. Rasmus qui quitte sa famille aimante, étouffante parfois, pour aller à sa propre rencontre. Benjamin, Témoin de Jéhovah, qui devra faire des choix douloureux pour combler ce désir d’aimer et d’être aimé. On y fait la connaissance de Paul, la « grande folle » qui aime d’amour chacun de ses amis, sorte de point d’ancrage pour la bande qui compte aussi Lars-Âke, Seppo, Reine et Bengt. Cette bande qui devient « la famille », celle qui accepte et qui accueille.  Une cellule peu à peu décimée par cette contamination encore méconnue. Ce mal qui se présente sous différents traits et qui dévaste tout sur son passage.

 

On y vit leur rejet, l’exil de leur campagne vers Stockholm. Leurs rêves, leurs peurs, leurs quêtes. Leur solitude.

 

N’essuie jamais de larmes sans gants, c’est du gros sexe sale, de l’amour doux, du paradoxe, le suicide plutôt que la honte, c’est être jugé de tous et de toutes, du monde médical comme des familles. C’est les décès à répétition, la perte, la non-reconnaissance des familles qui refusent d’admettre qui était leur fils. C’est le double deuil des conjoints qui restent. C’est la sortie des placards à un cout exorbitant. C’est doux et cru à la fois.

 

« Le sida peut aussi avoir de bons côtés. S’il frappe les homosexuels et les pousse à revenir dans le droit chemin, tant mieux. Si on est atteint du sida et qu’on réalise que vivre dans l’homosexualité est une erreur, dès lors, la maladie aura été utile. »

 

Le lecteur peut constater les avancées dans les mentalités… ou pas.

 

N’essuie jamais de larmes sans gants est une oeuvre magistrale, intelligente, à la structure complexe. Les retours en arrière sont fréquents, souvent sans coupure de chapitre. On passe d’une époque à une autre, d’une famille à une autre. Du narratif à l’informatif. Inhabituel comme construction, mais on s’y fait assez rapidement. Jonas Gardell trace quantité de genèses. Il en emprunte des détours. On se demande parfois où il s’en va. Et là BOUM! il nous condense tout ça en une phrase coup de poing qui justifie ces crochets. Un roman écrit avec finesse, généreusement documenté (l’auteur dit avoir lu des milliers d’articles), qui s’appuie sur des faits. Il a d’abord été publié en 2012-2013 en trois courts romans puis traduit en français dans un seul livre, en 2016 en France (éditions Gaïa) et en 2018 au Québec (éditions Alto).

 

On dit souvent que la littérature fait voyager, stimule l’empathie en nous aidant à mieux ressentir les émotions des autres et donc, à mieux les comprendre. "La lecture de romans renforce les liens sociaux et peut même faire évoluer la personnalité".[1] Le défi était colossal de plonger une femme hétérosexuelle et athée comme moi dans un roman dont la toile de fond réunit gais et Témoins de Jéhovah.

 

J’ai un point en commun avec Simon Boulerice et Michel Tremblay: j’ai été bouleversée par cette lecture. Bouleversée et même élevée.

 

On est tous pareils, mais différents, finalement.

 

« Je veux dans ma vie pouvoir aimer quelqu’un qui m’aime. »

 

Désir universel.

 

N’essuie jamais de larmes sans gants

Jonas Gardell

Éditions Alto

2018

832 pages

 

 


[1] Citation du psychologue et auteur Keith Oatley, dans la revue Cerveau et Psycho du 26 avril 2012

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Commenter cet article

Violette 21/07/2018 15:25

eh bien, quel billet! Ce roman a l'air si original, si dérangeant que je le veux!!

Richard 21/07/2018 15:36

Alors, bonne lecture, Violette !