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Publié par Richard Migneault et Michel Moatti

Chronique rédigée par Richard Migneault et ensuite, commentée par l'auteur, Michel Moatti

 

La chronique originale est en bleu !

 

Les commentaires de Michel Moatti sont en rouge !

 

Merci à Michel Moatti de s'être prêté au jeu et de vous permettre, chers lecteurs, de lire cette chronique un peu spéciale. La lecture et l'écriture sont des actes solitaires mais les écrivains et les lecteurs demeurent des êtres sociaux.

 

 

***

 

Après avoir lu et beaucoup aimé « Retour à Whitechapel » (voir ma chronique, ici), je n’ai malheureusement pas suivi les prochains écrits de Michel Moatti. Mais attiré par la 4e de couverture et par cette histoire de soldats déserteurs, je me suis fait plaisir et j’ai commencé ma lecture de ce cinquième roman. Avec beaucoup de plaisir et au final, avec une petite réserve. Toute petite !

 

Adrien Jansen et Vasseur (eh oui, ce personnage n’a pas de prénom pendant les deux tiers du roman) des soldats français qui participent à la préparation du Front de la Somme en août 1918. Dans les tranchées boueuses et nauséabondes, à quelques centaines de mètres du fusil qui les fera martyrs de guerre, ils se posent la question si cela vaut la peine de mourir pour terminer ce conflit meurtrier dans le sang. Le leur.

 

Adrien, maître d’école dans la vie civile, nous apparait, au premier abord, un peu naïf, suiveux (pantin) et pas méchant. Tandis que Vasseur semble plus intelligent, manipulateur, violent et sûrement psychopathe. Duo improbable, amitié de surface, complicité teintée de mépris, Jansen se demande s’il est sage de faire équipe avec un gars aussi dangereux ; il se rappelle très bien le regard fou de Vasseur quand il a tué ce jeune soldat allemand. Malgré tout, ils décident, Vasseur plus que Jansen, de quitter leur régiment, de déserter pour ne pas mourir inutilement. Direction la mer, symbole d’une liberté retrouvée.

 

Première nuit de cavale, premier meurtre, très rapidement, les deux déserteurs se forgent une nouvelle identité, sèment la pagaille (adieu Maurane !!) et font couler le sang. Ils ne savent pas que quelque part derrière eux, François Delestre, celui qu’on appelle « le Chien de sang », les poursuit déjà, sentant leur odeur et pistant leur parcours de fuyards.

 

Puis, c’est l’arrivée dans un vieux château délabré où trois personnes énigmatiques vivent une petite vie tranquille, loin des horreurs de la guerre. Monsieur de Givrais et sa fille Mathilde ainsi que la bonne, Nelly, les accueilleront, les nourriront et leur offriront des chambres.

 

 « Les Retournants » est sans doute pour moi, avant tout, une sorte de road-movie. Une échappée belle dans les paysages de mon enfance. Je suis né là où le roman se passe. Une minuscule vallée cachée dans un repli de terrain, à quelques kilomètres de la mer, sous l’estuaire de la Somme. Mon arrière-grand-père, dont je parle dans les notes de fin d’ouvrage, m’emmenait chaque été dans les bois qui entourent le domaine où se cache les deux déserteurs. Cette grande maison forestière existe aussi, telle que je la décris. On la regardait de loin. J’imaginais ceux qui vivaient là, mais on ne les voyait jamais. Je suppose que ses véritables habitants sont sans doute très différents de Mathilde et de Nelly Voyelle...

 

Cette dernière, d’ailleurs, n’est pas à proprement parler « une bonne »: c’est une sorte de gouvernante, qui fait aussi office de dame de compagnie pour Mathilde la somnambule, et d’infirmière pour le vieux monsieur de Givrais. Une drôle de dame de compagnie, taciturne, secrète, silencieuse. Un paradoxe quand on s’appelle « Voyelle »...

 

 

 

Mais peu à peu, le doute s’installe, le comportement de Vasseur ébranle la douce tranquillité de la vie de château et le Chien de sang se rapproche dangereusement. L’étau se resserre et parfois, la pression nous force à faire des choses regrettables.

 

 Oui, c’est un roman sur le doute. Doute entre illusion et réalité, entre vrai et faux, entre bien et mal. Qui a raison, entre Vasseur le psychopathe qui tue parce qu’il a peur de mourir, Jansen, qui donne des leçons de morale qu’il ne cesse de trahir ou Delestre,  le « Chien de sang », officier traqueur de déserteurs et qui sait que lui aussi, au front, il aurait sans doute abandonné ses camarades pour fuir vers l’arrière en hurlant de peur ?

 

 

L’intrigue se place avec patience, la pression monte et l’angoisse s’installe. Quel sera l’impact sur la vie quotidienne du château ? Est-ce que les deux déserteurs réussiront leur plan d’évasion ? Delestre, le gendarme au flair implacable, réussira-t-il à atteindre ses proies ?

 

Michel Moatti nous plonge dans un monde étrange, un aspect de la Grande Guerre peu visité par les auteurs, les déserteurs. Les romans sur les poilus sont nombreux, mais les histoires qui concernent « Les retournants » sont assez rares.

 

Quelle qu’ait été l’intention de l’auteur, j’ai subdivisé ce roman en trois parties :

  • La désertion ;
  • La vie de château
  • La descente aux enfers

 

La désertion permet vraiment de bien camper les personnages. Élément important dans ce récit, le fait de bien connaitre la psychologie des deux déserteurs et du gendarme qui les poursuit s’avère essentiel à la suite des événements. Vasseur est bien défini, Jansen oscille entre le bon et le mauvais et le « Chien de sang » affute ses dents.  Tout est bien décrit, les personnages prennent place et on rencontre la famille de Givrais. La table est mise pour la vie de château.

 

Voici la partie un peu plus nuancée de ma chronique. Conscient de l’importance de l’atmosphère à installer pour créer un climat d’angoisse, le lecteur souffre un peu de certaines longueurs dans cette partie du récit. La vie de château, tranquille et un peu peinarde s’étire un peu. Mais on y prend quand même un certain plaisir. Repas et digestif, lecture et discussion, histoire d’amour et d’espoir, le climat s’installe, l’intrigue avance à petits pas.

 

J’ai souhaité ce rythme ralenti pour la partie « domaine » du roman. L’intrigue quitte un peu les deux Retournants pour s’intéresser à Mathilde la somnambule, poitrinaire et affreusement solitaire, qui cherche à convoquer les morts avec son « consultant spirite » un peu suspect, monsieur Le Hire, aux allures suaves et sournoises de croque-mort... 

C’est dans cette apparente pause dans le récit que le dénouement va se mettre en place, dans la destruction de tous les repères psychologiques des personnages.

C’est aussi dans ce temps ralenti, faussement apaisé, que le monde des morts et peut-être des revenants - d’autres sortes de Retournants ! - va infiltrer le monde des vivants. Oui, la tornade comme vous dites, va balayer ce coin tranquille. Loin de la guerre pour en faire un enfer qui n’a rien à envier au front...

 

 

Puis la tornade infernale débute, on sent la conclusion venir et pas nécessairement dans la quiétude. L’attente en valait la peine ; le lecteur s’emporte et est emporté. La descente aux enfers est vertigineuse et la finale surprend, jusqu’au dernier paragraphe.

 

« Les revenants » dans son entier est un très bon roman. Michel Moatti nous offre un récit bien construit avec un économie de mots et certaines trouvailles littéraires bien tournées. Au détour d’une phrase ou d’une idée, Michel Moatti sait choisir les mots pour que son lecteur s’imprègne des atmosphères, des environnements, des senteurs qui provoquent les émotions. Même les petites longueurs de la mi-roman se transforment en fondation solide sur laquelle se développe une finale pleine de rebondissements. Et c’est peut-être dans ces contrastes, dans ces clairs-obscurs que résident toute la force de ce roman.

 

 Je cautionne volontiers et même avec enthousiasme votre expression de « clair-obscur » : Les Retournants est à mon sens un roman en trompe-l’œil: un faux roman de guerre déguisé en road movie caché sous un faux roman d’amour, lui-même dissimulé sous une histoire de fantômes et une enquête policière... 

 

 

Une lecture enrichissante, un aspect inconnu de cette première guerre mondiale, mais aussi, un écrivain capable de provoquer des émotions et de l’effroi, voici ce que vous offre « Les retournants » de Michel Moatti. Je vous le recommande.

 

Quelques extraits :

 

« Il s’engouffra dans un nouveau caboulot, à l’atmosphère identique. Identique remugle de cidre, de sueur, de graisses réchauffées. Identiques buveurs aux yeux jaunes de bilirubine. « Toute la guerre sent la même chose, pensa-t-il. Manque à l’arrière, peut-être, cette odeur tenace et minérale du sang et celle, ronde et écoeurante, des décompositions. » »

 

« Un mensonge enserre non seulement ceux qui l’entendent et le croient, mais aussi ceux qui le prononcent. »

 

« Parfois, il est urgent de ne rien faire … »

 

Bonne lecture !

 

 

Les retournants

Michel Moatti

Éditions Hervé Chopin

2018

270 pages

 

 

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Alex-Mot-à-Mots 18/05/2018 11:22

Un tout petit bémol mais je note quand même ce titre.

Richard 18/05/2018 15:35

Un bémol très nuancé car ce roman est excellent ! Bonne lecture, Alex !