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Publié par Richard

Chronique rédigée par Richard Migneault

 

L'écrivaine qui voit ses romans comme de longs poèmes ...

(citation très très libre de l'article de Sonia Sarfati, cité en fin de chronique !

 

Une première chose à dire, avant même de parler de ce roman, « Hôtel Lonely Hearts », son auteure est géniale ! Voilà c’est dit ! 

Et son roman l’est tout autant !

La couverture, aussi, est extraordinairement belle et pertinente.

Une découverte à faire … sans attendre !

 

C’est ma collègue et amie Sonia Sarfati qui m’a parlé en premier de cette auteure canadienne-anglaise demeurant à Montréal. Combien de fois, j’ai tenu dans mes mains « La vie rêvée des grille-pain », charmé par la couverture et me demandant qui était cette Heather O’Neill qui osait des titres comme celui-ci.

 

Finalement, j’ai lu « Hôtel Lonely Hearts » ! Lu, oui ! Dégusté est peut-être le mot plus juste. Et depuis ce temps, j’en parle à tout le monde ! Du contenu et du contenant ! Car cette page couverture à la Hopper est vraiment belle. Voici un bel objet !

 

L’histoire est passionnante. Elle s’ancre dans le Montréal noir des années vingt. Tout commence une journée de 1914, à la porte de l’hôpital de la Miséricorde à Montréal. Lieu un peu sordide où se rendent les jeunes filles enceintes, rejetées par leur famille. En voici justement une, naïvement, elle a cru que le jeune homme voulait prendre sa température … avec son sexe pénétrant le sien.

 

Finalement, elle accouche d’un bébé bleu, qui n’avait pas grand chance de survivre. Soudain, le petit a une érection spectaculaire ; son petit pénis « se dresse droit dans les airs » et le petit revient à la vie. Voilà, en deux pages, le ton est donné, Pierrot est né et très bientôt, il rencontrera Rose. Et c’est leur histoire qu’Heather O’Neill nous raconte avec verve, style et rebondissements surprenants.

 

Rose et Pierrot sont les joyaux de cet orphelinat : aimés de leurs pairs, mais trop flamboyants pour les « bonnes sœurs » qui les élèvent. Surtout sœur Éloise qui aime bizarrement Pierrot et qui hait Rose d’une façon terrifiante et épouvantablement diabolique. Ils se donnent en spectacle, Pierrot au piano, Rose à la danse et ils charment leur public. Et ils rêvent ! De se sortir de cette misère qui les habite et de fonder, ensemble, un cirque à la mesure de leurs ambitions. Mais le destin (et la cruauté de sœur Éloïse) va les séparer.

 

Après quelques années de vie difficile, pris entre l’espoir d’une vie meilleure et la méchanceté de leurs marâtres bienfaitrices, Rose et Pierrot sont adoptés par des personnes qui ne sont pas guidées par la générosité ni par leur volonté de faire le bien autour d’eux.

 

Rose est engagée par monsieur McMahon comme gouvernante auprès des deux enfants de la famille. Très rapidement, son rôle se modifiera … à mesure que son corps de fillette deviendra un corps de femme.

 

Pierrot, artiste et pianiste de grand talent, est découvert par un mécène … dans un dialogue assez particulier :

« -  C’est toi qui jouais du piano, mon garçon ?

  • On pourrait dire ça, ou bien on pourrait dire que c’est le piano qui jouait de moi. Ou, en tout cas, qu’on avait une conversation. »

Celui-ci l’adopte (ou l’engage) … La différence est ténue.

 

Chacun de leur côté, Rose et Pierrot vivront leur amour en silence, remisant leur rêve commun et essayant de se forger une vie convenable ! Le passé dans leur poche arrière, le présent qui pèse sur leurs frêles épaules et le futur qui s’obstine à ne pas les réunir, voilà le destin qui semble se dessiner pour ces deux êtres écorchés. Ce qui ne les empêche pas de nous toucher, nous émouvoir, nous surprendre et nous immerger dans ce Montréal de l’après-guerre où l’art fait son nid dans les cabarets et les salles de cinéma, et les artistes vivotent, submergés dans leur pauvreté.

 

Heather O’Neill nous dépeint cette époque avec un immense talent. Deux choses nous frappent à la lecture de son roman : la capacité de l’auteure à nous faire aimer ses deux personnages désarmants et surtout, son style imagé, surprenant, beau et plein de nuances. J’en profite pour souligner l’excellent travail de traduction de Dominique Fortier.

 

Il faut absolument souligner les nombreux moments où la femme des années 20 est prise pour un objet ; objet que l’on montre, objet de plaisir et de désir, objet de travail. Le féministe que je suis en a eu parfois des frissons dans le dos … Si les hommes s’amusaient après avoir fait la guerre, c’était souvent au détriment des femmes qu’il côtoyait.

 

Cette écriture splendide, parsemée d’analogies d’une poésie urbaine atypique, d’un sens de l’humour subtil, nous raconte une histoire d’une beauté féroce dans un monde où la laideur se niche dans l’insensibilité des exploiteurs et des profiteurs. Heather O’Neill sait comment raconter une histoire, il ne vous reste plus qu’à ouvrir les yeux de votre cœur et à vous laisser charmer par ce talent à découvrir.

 

J’insère souvent des extraits dans mes chroniques ; un bon moyen de découvrir le travail d’un auteur. Ici, pour Hôtel Lonely Hearts, je pourrais vous en extraire des centaines … Je choisis donc au hasard et j’espère vous avoir convaincu qu’il faut lire et découvrir Heather O’Neill.

 

Quelques extraits :

 

« … Rose et Pierrot étaient orphelins. Il y avait quelque chose de magique à les entendre parler de leur existence tragique d’une petite voix si flûtée. Ils étaient des métaphores de la tristesse. »

 

« Ayant atteint un âge où le simple fait d’être en vie est absurde, il s’était conséquemment retiré du domaine du bon sens. »

 

« Sa peine emplissait toutes les pièces. Si on laissait une tasse de thé sur la table, elle se remplissait de chagrin. »

 

« Les rues étroites perpendiculaires à Saint-Catherine étaient bordées d’édifices paresseux, qui s’étaient laissés aller. »

 

« Pendant qu’il la regardait, ses yeux à lui devinrent d’un bleu plus profond. C’est ce que faisait l’océan aux yeux bleus, il les allumait comme des ampoules. »

 

 

 

Bonne lecture !

 

 

Hôtel Lonely Hearts

Heather O’Neill

Éditions Alto

2018

537 pages

 

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