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Publié par Richard

Les visages éctasés

 

«C’est mon métier, je suis médecin de travail.
Écouter, ausculter, vacciner, notifier, faire remonter des statistiques anonymes auprès de la direction. Mais aussi: soulager, rassurer.
Et soigner.
Avec le traitement adéquat.»

Je n’ai pas l’habitude de commencer mes chroniques par une citation. Cependant, ces quelques phrases, les dernières du prologue, sont tellement représentatives de ce roman ultra noir, que je n’ai pu résister à l’envie de vous plonger dans ce drame avec cette réflexion poignante de Carole Matthieu, médecin de travail dans une entreprise de téléphonie.

Marin Ledun a créé avec «Les visages écrasés», un roman très noir pour décrire les affres d’un monde du travail générateur de compétition, d’angoisses, de drames humains et parfois de gestes irrémédiables; une hiérarchie au service du rendement et de la réussite, des employés croulant sous cette pression. Et Carole Matthieu, au centre de ce combat quotidien, à qui on donne le mandat de huiler la machine humaine mais qui a juste le goût d’y mettre son grain de sable, ses grains de sable pour enrayer cette machine inhumaine.

Dès les premières pages, le malaise s’installe. On assiste au meurtre, on connaît l’assassin et on commence à comprendre le mobile. Vincent Fournier manifeste tous les symptômes du syndrome d’épuisement professionnel: fatigue chronique, insomnies, perte de poids, tendance suicidaire. La consultation se termine; le docteur Matthieu écrit les derniers mots de son rapport pour le dossier de son patient.

Quelques minutes plus tard, elle amorce le seul traitement qui peut sauver son patient, le seul remède qui peut l’éloigner, le sauver des griffes inhumaines de la compagnie. Elle s’approche tranquillement de son patient qu’elle a drogué, lève la main vers son visage et actionne la détente ... de son Beretta 92. «Un acte médical.»

Commence alors, un véritable combat entre la responsabilité et la culpabilité, entre les faits que tout le monde voit et «l’autre Histoire», cette Histoire que veut révéler Carole Matthieu sur les véritables causes de toute cette violence. Qui est responsable, quelles sont les véritables causes de ces suicides, de ce meurtre, de ce mal-être professionnel ?

À travers les yeux et les pensées du docteur Carole Matthieu (elle est la narratrice du roman), l’auteur nous dépeint un monde du travail angoissant, des travailleurs écrasés par la pression et la compétition, des dirigeants qui refusent de voir ce qui se passe sur le terrain pour mieux regarder les résultats du rendement optimisé et le contentement des actionnaires.

Marin Ledun offre aux lecteurs un voyage angoissant, au coeur même de l’âme de son personnage principal. Réceptacle de tous les malaises de ses patients, le docteur Matthieu absorbe les souffrances morales, les peurs et la détresse de chacun des travailleurs qui fréquentent son cabinet. Et les ajoute à son propre désarroi. Pour alléger toute cette souffrance, elle consomme un inquiétant cocktail de médicaments, d’alcool avec le vain espoir de faire éclater la vérité.

Et pour complexifier encore un peu plus les faits, tout en reculant l’échéance et les chances de révéler «l’autre Histoire», le lieutenant Richard Revel, chargé de l’enquête, s’amourache du docteur Matthieu. Sera-t-il capable de comprendre les raisons profondes des actes médicaux de Carole ? Ou résoudra-t-il l’affaire en ne révélant que les faits, en oubliant les véritables responsables ?

À travers la souffrance de chacun de ses malades, le docteur essaiera, dans sa propre logique, de faire ressortir LA vérité sur les véritables mobiles des gestes posés par ses patients et de son «implication médicale». La double enquête à laquelle le lecteur assiste est passionnante. Le policier recherche les faits pour trouver le ou les coupables de ces crimes; le médecin creuse l’esprit de ses patients et leur rapport au travail, pour découvrir les responsables de ces morts violentes, de cette maladie professionnelle incurable.

Finalement, pour ajouter à la vraisemblance de l’histoire, l’auteur a introduit quelques rapports d’expertise sur certains personnages du roman ainsi que quelques échanges de courriels entre experts, pour alimenter la réflexion, augmenter notre compréhension des personnages et surtout, pour nous guider dans les pensées profondes du docteur Matthieu.

«Les visages écrasés» trace un portrait cauchemardesque d’un monde du travail impuissant à prendre le pouls de ses employés mais toujours tourné vers la productivité, à tout prix. Et en même temps, il nous présente l’humain dans toutes ses faiblesses quand il fait face à cette grosse machine à voyager dans le monde de la productivité. Le lecteur, absorbé par les pensées rédemptrices du docteur Matthieu, se voit confronté entre ses intentions humanistes et le choix dramatique du médicament pour soulager le mal-être. On aime l’objectif du médecin mais comment peut-on juger des méthodes qu’elle utilise, autant pour se soigner elle que pour «guérir» ses malades?

Comme vous pouvez le constater, ce roman n’est pas facile. Si vous recherchez un bon polar agréable à lire avec une belle histoire ... Passez votre chemin et revenez plus tard!

Si vous recherchez une lecture questionnante, un regard dur sur notre société, un roman qui vous déstabilisera, une histoire qui vous ébranlera, «Les visages écrasés» de Marin Ledun va vous combler. Et même plus.

Le style de l’auteur, son écriture agressive, crue, taillée à la hache, chaque paragraphe vous prépare à recevoir l’élément «coup de poing», le fait qui vous rentre dedans, la phrase qui vous frappera en plein front, pour vous désarçonner, pour vous troubler. L’auteur nous accroche souvent avec des énumérations, des listes, une litanie d’horreurs qui nous laissent pantois, la bouche ouverte, le livre sur les cuisses. La touchante docteur Matthieu nous fait vibrer, nous fait pitié. L’auteur a su, grâce à son talent, laisser le lecteur avec des problèmes d’éthique tout en le guidant dans ses réflexions sociales.

J’ai beaucoup aimé ce roman malgré, il est vrai, certaines longueurs, vite oubliées par la force et l’intensité du récit. «Les visages écrasés» est mon premier roman de Marin Ledun; il ne sera sûrement pas le dernier. Cependant, je serai prudent, en choisissant judicieusement le moment pour le lire!

À lire pour sa force, sa critique sociale et les moments de réflexion qu’il suscite. À apprécier pour l’histoire, la complexité des personnages et le talent de Marin Ledun. À terminer pour cette finale tout aussi brutale. Et une dernière image tellement belle !

Voici quelques phrases qui m’ont particulièrement accroché:

Carole Matthieu se définit comme médecin de travail : « Je suis certainement le seul lien humain qui existe entre eux et personne ne s’en est jamais aperçu. Je suis leur confidente, leur mère, leur réceptacle, leur fosse à purin, leur objet de fantasme en même temps que la prostituée sur laquelle on s’épanche pour ne pas craquer. Parfois, tout cela à la fois.»

«Une odeur de café dans l’air. Les amphétamines décuplent mes capacités sensorielles. Le geste d’une infirmière, à l’autre bout du couloir, qui range un stylo dans la poche de sa blouse. Un robinet ouvert, une chasse d’eau tirée, les roulettes d’un chariot poussé sur le lino bouffé par la Javel. L’impression d’être un oiseau de proie, perché au sommet d’une falaise, à l’affût du moindre mouvement animal.»

«Je replonge une nouvelle fois, dopée à l’Isoméride, shootée au Redux, anesthésiée au Prozac et à l’aspirine.»

«Le sperme du mensonge et de la culpabilité, dégoulinant entre les cuisses. Le sang de la délivrance.»


Bonne lecture !


Les visages écrasés
Marin Ledun
Roman noir Seuil
2011
320 pages

Une critique de Bob Garcia : à écouter ici

 

 
 

 

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Commenter cet article

gridou 22/01/2013 21:13

Son dernier (bientôt avant dernier) roman "dans le ventre des mères" est plus ou moins la suite de "marketing viral" - ça me laisse un petit espoir quand même...

Richard 22/01/2013 21:23



Une de mes prochaines lectures !!


Bises



gridou 22/01/2013 20:48

Tu y as trouvé des longueurs...Moi j'ai été un poil moins enthousiasmée par la fin que par le reste (ce que je me suis bien gardé de dire dans mon article hé hé!). La fin ne pouvait pas être
différente mais j'avais un petit espoir quand même...Je me suis attachée au personnage du flic et j’aimerais le retrouver dans une autre aventure (j'ai peu d'espoir)

Richard 22/01/2013 21:00



Les personnages récurrents, c'est pas le genre de Marin Ledun



Lystig 01/07/2012 17:25

un auteur qui plaît bien sur la blogosphère !

Richard 01/07/2012 18:42


Un très bon roman et un excellent romancier ...


Foumette 20/03/2012 17:15

Magnifique article!! Voici le ptit commentaire que j'avais écrit juste après sa lecture:"Waouh!! Un énorme coup de coeur!! Premier livre que je lis de lui, et je suis conquise par la puissance de
son récit et par la façon dont il nous fait pénétrer dans l'univers de ses personnages! Une véritable descente en enfer! Un livre saisissant, perturbant et à la fois épatant!!! Je suis vraiment
admirative de son talent!!"

Richard 20/03/2012 18:29



Merci beaucoup Nathalie,


J'aime bien la façon de percevoir ce roman.


Je suis content de voir que tu t'es abonné à mon blogue !


En toute amitié !



Didi 08/03/2012 20:35

Oui une belle dédicace qui a été prétexte à conversation avec l'auteur par mails interposés car je trouvais son livre trop noir et allant à l'encontre de la dose d'optimisme dans cette
dédicace...
Je commence en effet à avoir pas mal de livre dédicacés, ils en deviennent encore plus personnels :-)
Bises

Richard 08/03/2012 23:49


Comme moi, tu sembles apprécier les auteurs. J'ai une fascination pour le talent de ces auteurs qui sont capables de nous raconter de bonnes histoires ... Bien écrites ! Et c'est tellement vrai, un
livre dédicacé est l'expression même du dialogue entre l'auteur et son lecteur privilégié. Il devient alors un cadeau très personnel. Amicalement Bises


Didi 07/03/2012 20:22

Un roman qui m'a marqué, un roman noir très noir très très noir.
Oui je ne le conseille pas aux personnes qui ne vont pas bien...
Mon billet est là :
http://imagimots.blogspot.com/2011/10/les-visages-ecrases-de-marin-ledun.html
Encore cette semaine un employé c'est défenestré pour cause de mal être et de pressions au travail ... C'est effrayant ...
Bonne soirée et croyons en l'humain !

Richard 07/03/2012 22:13



Et je me rappelle la dédicace, également !!!


Tu dois avoir une belle collection de romans dédicacés ?


Bonne lecture


Amitiés



Mimi des Plaisirs 05/03/2012 15:57

Trop noir, trop vrai aussi sans doute...Je ne me sens pas le courage d'ouvrir ce livre.
Ton article m'en a donné une idée forte que je n'oublierai pas.

Richard 05/03/2012 16:57



Merci Mimi,


En effet, j'aime bien le "trop noir, trop vrai"; une bien jolie image ...


Amitiés



Claude LE NOCHER 03/03/2012 20:24

Salut Richard
Pas drôle : ces derniers jours en France, plusieurs cas de suicides liés au travail ont encore eté recensés (dont un à Rennes, pas loin de chez moi). Je comprends que le thème puisse rebuter
certain(e)s de tes visiteurs/teuses. Mais c'est vraiment un roman qui fait comprendre le malaise. Tu as eu raison de le défendre, mon cher Richard. Encore que la situation soit peut-être moins
dramatique au Québec ?
Amitiés.

Richard 04/03/2012 13:38



Bonjour Claude,


Le taux de suicide chez les hommes québécois est assez élevé mais très peu en lien avec le travail.


Oui, ce roman mérite d'être lu pour ses valeurs sociale et littéraire.


Je te souhaite un très bon dimanche.


Amitiés



attila 02/03/2012 11:16

je partage l'avis de Soulage "le noir est une couleur" !! et c'est ma couleur préférée !
le harcèlement au travail, le rôle du medecin du travail, son inutilité aussi parfois .... souvent) sont des thèmes que j'aime approfondir pour sortir de l'image de façade que l'on peut avoir de la
façon dont tout cela fonctionne. et puis plus c'est noir et plus j'aime ça !
je suis totalement accrochée et je vais donc me le procurer à mon prochain passage chez mon libraire...
sur le thème du harcèlement au travail et de la dépression ( mais sans meurtres physiques ... seulement psycholigiques) je te recommande deux livres forts que j'avais beaucoup aimé : "les heures
souterraines" de Delphine de Vigan et le très bon "des clous" de Tatiana ARFELLE (chez Corti)
bises, cousin québecois.

Richard 02/03/2012 12:14



Et bien, nos amitiés livresques nous mènent à plusieurs bonnes découvertes littéraires ...


Merci Attila pour ces deux suggestions que je note pour plus tard.


Bises québécoises, chère cousine !!



Marie 02/03/2012 09:48

J'ai l'impression que c'est un roman à lire, je note le titre, mais je garde cette référence pour un moment propice. On n'a pas tous les jours envie de se plonger dans une atmosphère d'un noir
absolu ! :-)

Richard 02/03/2012 12:07



Sage décision, Marie.


Tu ne regretteras pas cette lecture, au bon moment !



Missycornish 01/03/2012 13:19

Bonjour Richard, je n'aime pas trop ce genre de roman, trop sombre pour moi. Ca risque de me deprimer,mes lectures m'impreignent toujours, et puis en ce moment j'ai besoin d'evasion. Je lis une
anglaise a Bicyclette. L'histoire d'une petite rescapee sioux elevee par un anglais et qui apparemment a un don particulier, elle peut voir des fees... Le roman commence sur les chapeaux de roues
et s'ouvre sur une bataille en Amerique dans le Dakota du sud entre une tribu indienne et une troupe de cavalerie americaine. Genial.Bref,I'm hooked commme disent les anglais.
Desolee pour le manque d'accents, j'utilise l'ordi anglais de mon bureau.

Richard 01/03/2012 23:00



Bonjour Missy,


De la façon dont tu parles de ce roman de Didier Decoin, ça semble fort intéressant ...


Je vais probablement me laisser tenter dès sa sortie en livre de poche.


Merci ... et c'est toujours un plaisir de te lire.


Amitiés (avec un accent !!!)



Morgouille 29/02/2012 19:19

On sent que tu es resté imprégné par ce roman ! Noirceur, réflexions, écriture forte... Je prends ! Merci pour cette découverte, Richard ! A bientôt ! :)

Richard 01/03/2012 02:09



Bonne lecture Morgouille,


Je sais que tu vas apprécier !


Amicalement



zazy 29/02/2012 13:50

Trop noir pour moi, justement, je préfère garder les bons souvenirs

Richard 29/02/2012 14:25



Et je te comprends !!


Bonne journée, chère amie !



zazy 29/02/2012 10:08

Beau point de vue, mais je passe mon tour sur ce bouquin, je préfère oublier que j'ai travaillé !!!

Richard 29/02/2012 12:58



Pourquoi pas !


Mais un souvenir, quelques fois, c'est agréable.


Bonne journée Zazy



DENIS 29/02/2012 08:49

merci pour cette découverte et cet article me donne envie d'aller à sa rencontre

Richard 29/02/2012 12:57



Et tu ne le regretteras pas.


Reviens me dire combien tu l'as apprécié.



Jeanmi 29/02/2012 06:58

De toute façon le monde où nous vivons est de plus en plus dur. Nos enfants, loin de progresser stagnent dans leur position sociales. Pour mes petits fils les difficultés seront encore plus
grandes. Loin de progresser, j'ai l’impression que nous avons commencé un lent mais inexorable déclin. C'est difficile à supporter pour la plupart d'entre nous...

Richard 29/02/2012 12:56



J'aurais tendance à être quand même plus optimiste et ... faire confiance à nos enfants !


Et vive la littérature qui nous permet, avec ce genre de livre, de prendre conscience des dangers qui nous guettent !


Merci pour ton commentaire



Capucine 28/02/2012 23:42

Bonsoir Richard,

Je suis très partagée, ta critique est séduisante, mais... Je crois que je vais me "rabattre" sur quelque chose de plus soft.

Bisous & bonne soirée
Capucine

Richard 29/02/2012 12:54



Il y a tellement de bons livres à lire ... je ne peux pas te blamer !


Mais si un jour, tu as le goût d,un roman plus dur, plus noir, reviens vers ce livre ... Tu ne le regretteras pas.


Amitiés



Pichenette 28/02/2012 09:32

Ultra noir, agressif, cru... pas pour moi!

Richard 28/02/2012 12:30



Il faut savoir choisir nos lectures ...


Tu as raison !


Il y a tant de livres à lire ... Abusons de ce choix ...


Amitiés



Christine Roy 28/02/2012 08:44

Richard,
Magnifique présentation de ce roman que je n'ai pas lu. Je compte en faire l'acquisition. Mais je choisirai le jour pour le lire. certainement pas en ce moment où le poid du travail que je me suis
imposée, me rend faible et vulnérable. Curieuse sensation qu'en tant que travailleur indépendant de se reconnaître un peu dans le tyran et l'exploitée, dans un monde du travail toujours plus plus,
dans le sens de l'agression stressante, contraire au rythme de vie qui serait nécessaire pour avoir le temps à la réflexion ....
Cet article de ton blog, Richard, m'a vraiment interpellé ce matin ! Je ne manquerai pas de découvrir ce livre si noir et qui paraît si proche d'une dure réalité.

Richard 28/02/2012 12:29



Merci Christine,


En effet, en lisant ce que tu ressens actuellement, je te conseille l'achat de ce roman mais surtout, de le garder pour une lecture ultérieure. Quelques bons romans un peu fous de Westlake ou de
Camilleri te feront le plus grand bien ... avant de te lancer vers "Les visages écrasés"


Je suis très content que cette chronique t'ait plue.


Bonne journée


Amitiés



sophie 27/02/2012 18:30

Bonjour Richard, je suis très tentée par ce roman, le thème m'intéresse beaucoup, et j'aime justement les romans "questionnants" comme tu le dis, qu'ils soient noirs ou non...je le note donc, mais
j'attendrai un peu, car il faut en effet le lire au moment adéquat...merci en tout cas pour cette excellente suggestion!

Richard 27/02/2012 19:00



Merci Sophie,


Oui, il faut absolument lire ce roman quand on est capable d'en assumer la noirceur !!


Amitiés