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Publié par Richard

Les-jardins-statuaires.jpg« Je vis de grands champs d’hiver couverts d’oiseaux morts. Leurs ailes raidies traçaient à l’infini d’indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit.

 

J’étais entré dans la province des jardins statuaires. »

 

Le coup de foudre n’a pas besoin d’œillade, quatre phrases susurrées à l’oreille d’une lectrice suffisent à bouleverser l’âme en profondeur.

 

« Ne t’est-il jamais arrivé de découvrir quelque chose de très beau, et, soudain, de souffrir très fort, et si vite que tu t’en aperçois à peine, parce que ce fragment de beauté que tu contemples, tu devrais le partager avec quelqu’un et qu’il n’y a que l’absence ? »

 

La contrée des jardins statuaires est un lieu perdu aux confins d’un autre monde, une province onirique, merveilleuse et terrifiante à la fois, peuplée de jardiniers « frôleurs d’abîme », qui cultivent une terre étrange d’où surgissent inexorablement des statues.

 

Ces statues doivent être infatigablement taillées, maîtrisées, conduites, pour parvenir à une forme aboutie.

 

Parfois les statues contractent un mal incurable, une sorte de lèpre, qui nécessite une éviction jusqu’au gouffre, situé aux limites de ce monde et sur lequel veille le Gardien.

 

Et puis, il arrive, qu’une statue très particulière, une statue d’exception, émerge des entrailles de cette terre : une statue d’ancêtre.

 

Elle représente un jardinier que tous connaissent et reconnaissent.

 

C’est là un très grand malheur, l’homme succombant à petit feu, au fur et à mesure que la statue s’épanouit, comme si l’œuvre l’écrasait, l’anéantissait.

 

Et lorsqu’un jardinier meurt, « on l’inhume généralement à l’endroit même où il a travaillé pour la dernière fois, afin que ses restes se mêlent au terreau et profitent à la croissance des statues à venir »

 

J’ai cheminé aux côtés du voyageur sans nom, « un rêveur dont les rêves ne sont pas à vendre », entré avec moi dans cette province pour en découvrir les mœurs, les coutumes, les rêves, les déchirures, les tragédies.

 

Ce voyageur a un secret : il est « un homme qui attend ; même quand (il) marche, même quand (il) se hâte, (il) attend. (Il) attend avant même d’avoir rencontré quelque chose à attendre … »

 

Et pourtant son voyage sera peuplé de rencontres incroyables aux hommes que nous sommes, « mécanisme obscur, bestialité rêveuse et écorchée parmi le chaos ».

 

Le Guide, jardinier averti, fils d’un doyen, l’initiera aux mœurs de ces congénères, à leurs différents domaines, aux rites de passage à la vie adulte, et lui laissera entrevoir les failles de cette société fermée et rigide.

 

Car le rideau va se déchirer, et l’Aubergiste chez qui réside le Voyageur, l’amènera à entreprendre un autre voyage et à découvrir une sombre réalité.

 

Celle d’un « monde avare et renfermé, qui se survit replié sur ses traditions caduques et égoïstes, borné par ses murs, enclos dans ses frondaisons, étranger à lui-même enfin à force de se soustraire à tout commerce, que mérite-t-il, ce monde ? De quoi est-il donc digne ? »

 

C’est un monde dont les femmes sont absentes, cachées, asservies.

 

Certaines sont livrées en pâture à la puissante guilde des aubergistes.

 

C’est un monde au bord du gouffre, transi de peur, hanté par la légende d’un prince barbare, issue d’une famille de jardinier, qui s’apprête à anéantir cette société en dégénérescence.

 

Un Prince conquérant qui fondera un nouveau monde sur les ruines de l’ancien.

 

Car « l’idée de progrès est une des plus ineptes qu’ait jamais conçu l’entendement humain, mais elle est nécessaire. Il faut bien que les hommes se racontent quelque fable pour se justifier de ne pas laisser le monde en l’état où ils l’ont trouvé. Et comment supporteraient –ils la disparition de leurs ancêtres s’ils n’étaient pas capables d’entretenir eux-mêmes l’illusion de valoir mieux qu’eux. Croyez moi, c’est une ineptie féconde ».

 

Le voyageur rencontrera ce Prince qui, si fascinant soit-il, ne parviendra pas à le gagner à son désir de sanglant renouveau.

 

Alors, dans une ultime marche au travers de la contrée des jardins statuaires, le voyageur et Vanina (seul être nommé du livre, seul l’amour porte un nom) emmènera une fillette vers le gouffre afin de la placer sous la protection du Gardien.

 

Avec elle c’est tout ce monde qui s’apprête à basculer que le voyageur va tenter de sauver.

 

Et c’est au bord du gouffre qu’il quittera ses chaussures de marche pour revêtir l’habit du Gardien.

 

« A la vitesse prodigieuse du rêve, je m’étais alors représenté mon parcours, mon long voyage vers les jardins statuaires et l’itinéraire labyrinthique que j’avais suivie dans la contrée, et j’avais cru reconnaître que toute cette errance s’ordonnait en ce lieu exigu où je me tenais, en cette nuit sans lune ni étoile toute dépeuplée de signes et démunie de connivence, et j’avais su, d’une vérité que je pouvais étreindre de tout mon être, que mon moment n’était pas tout à fait venu mais que, dans les profondeurs que je croyais miennes, en dépit de moi-même, de celui qui, demain, tout à l’heure et peut être dans l’instant que déjà je touchais presque, immobile que j’étais sur son ultime rebord – oui dans les profondeurs de celui qui parlait, qui allait de nouveau parler, là, cela travaillait sourdement depuis bien longtemps, depuis le premier vagissement, depuis le silence d’avant le tout premier souffle. »

 

Vous l’aurez compris, ce livre inracontable, cette fable onirique aux accents profonds, m’a remuée comme une partition intime encore jamais jouée.

 

Cette œuvre dont le style n’a d’égal que la beauté noire et sombre de ses méandres est certainement la porte d’entrée vers un pays auquel je me sens immodestement et confusément appartenir.

 

 

« Mais ne l’oubliez pas, (..), l’enfantement du monde est une bien grande chose, nous n’y tenons qu’une place infime, menacée sans cesse, et, pour tout dire, négligeable. Et nous mettons notre fierté à nous rire de notre humilité. »

 

 

Les jardins statuaires

Jacques Abeille

Folio Gallimard

 

Cette chronique a été écrite par Attila, chroniqueure régulière au blogue "Polar, noir et blanc".

Commenter cet article

Clovis Simard 08/08/2012 13:48

Blog(fermaton.over-blog.com),No-3: THÉORÈME D'ÉDITH. - L'AMOUR est merveilleux !!

Richard 08/08/2012 16:05



Merci Clovis !



Clovis Simard 08/08/2012 13:47

Blog(fermaton.over-blog.com),No-3: THÉORÈME D'ÉDITH. - L'AMOUR est merveilleux !!

Richard 08/08/2012 16:06



Merci Clovis



zazy 21/07/2012 21:29

Quel beau commentaire !!! mais je ne suis pas certaine de lire ce livre

Attila 23/07/2012 10:58



merci Zazy. On ne sait jamais au hasard, d'une rencontre en librairie .... tu pousseras peut être la porte de ces jardins ?



Pyrausta 18/07/2012 09:53

tres belle chronique!! Je note ne sachant pas encore quels livres je vais mettre dans ma valise.

Attila 18/07/2012 11:38



Merci Pyrausta. Fais une petite place à celui-ci et tu ne le regretteras pas.


Belles vacances et à bientôt. 



Christine ROY 17/07/2012 17:44

Même si je ne pourrai pas lire le livre, faute de temps, de choix à faire parmi toutes ces tentations de lecture, je dis bravo. La chronique à elle toute seule, m'a subjuguée. Elle est magnifique.
J'ai lu avec beaucoup d'intérêt, songeuse découvrant un univers hors du commun .... onirique, rêve ou hallucination, à la limite du cauchemar, ou de la légende sombre ?
Mais la participation des autre blogueurs sur Polar Noir et Blanc, oh lala la barre est haute ! Intimidant....

Attila 18/07/2012 09:52



Merci Catherine, je suis toute rougissante derrière mon clavier ..... mais vous aurez remarqué que la chronique doit énormément aux nombreux extraits du livre qui sont extraordinaires ! Le style
Abeille est totalement subjuguant ! et son cycle des contrées, entamé avec ce livre est révélateur d'un imaginaire riche, sombre, poétique et cruel, que découvre le voyageur, à la manière
d'un anthropologue.


C'est un peu Levi Strauss Au Pays des Merveilles ( si je peux me permettre cette comparaison assez incongrue ...) 


Mais je comprends le dilemme face au si grand nombre de livres qui nous tendent fébrilement leur pages : beaucoup d'appelés et peu d'élus, selon la formule consacrée.


Et Richard, vous le dira mieux que moi : ni timidité, ni intimidation, et encore moins compétition dans cet espace ouvert par le Boss ( vous avez remarqué comme il ressemble de plus en plus à
Charly et ses drôles de dames ??????)



sophie 17/07/2012 11:15

superbe chronique, ça devient une habitude, attention, on va s'accoutumer, et en demander toujours davantage!

un peu de Tolkien et de Gracq dis-tu? mélange étonnant en effet!

j'emporte dans mes valises(départ vendredi!) le pavé Une femme fuyant l'annonce, ça va être pratique au bord de la piscine et à la plage...je vais encore me faire remarquer...la crêpe sur le
transat avec l'énorme bouquin...ce sera moi!!
à bientôt miss Attila!

Attila 17/07/2012 11:55



Merci Sophie. Mais tu sais c'est le livre qui est vraiment superbe. C'est comme pour la cuisine : quand tu as un bon "produit" ..... ça aide !!


De son livre, Abeille disait :"je crus avoir écrit l'oeuvre d'un fou" et j'aime les fous, les barges, les fêlés ("qui laissent passer la lumière ..."), alors Abeille et moi, nous devions nous
rencontrer. Et maintenant que je le tiens, je vais continuer la route ....


Abeille est également peintre.


J'espère qu"une femme fuyant l'annonce" te plaira autant qu'à moi ( je lis pas mal d'avis mitigés ou d'abandon sur les blogs ....et j'avoue que je ne comprends pas vraiment!!)


mais quand tu seras complétement immergée en Galilée, n'oublie pas la crème solaire : la crêpe au caramel c'est pas mal, mais au caramel brûlé ....... ça sent un peu fort !!!!


et surtout, si tu croises une coccinelle sur le dos : fais gaffe !!!!


Je te souhaite de belles vacances et de belles lectures et plein de bonne crêpes, glaces et autres réjouissances estivales.



Lystig 16/07/2012 21:35

une fort jolie chronique, mais je ne suis pas forcément tentée, on verra à l'usage !

Attila 17/07/2012 10:39



allez, je t'encourage à essayer : je prends le pari que deux pages suffiront à t'accrocher ! C'est un livre foisonnant, merveilleux. La quatrième de couverture parle d'un mélange entre Tolkien et
Gracq et c'est exactement ça !!!


c'est vraiment, vraiment un livre à (re) découvrir.



Mamoune 16/07/2012 21:22

bonsoir Richard, j'ai pris énormément de plaisir à lire cette chronique, je suis plongée dans le livre..j'ai plus de temps pour lire en ce moment, étant en arrêt longue maladie.
Je garde cette référence sous le coude...
Bonne soirée à toi...bisous..Mamoune

Attila 17/07/2012 10:37



Merci Mamoune. Ce livre vaut vraiment le détour comme tous les livres re publiés par la superbe maison d'édition Attila ( je n'ai pas d'action ... c'est un hasard total !!!)



carine boulay 16/07/2012 20:44

Waouh ... une chronique splendide ! Celà donne envie d'en lire encore et encore !

Attila 17/07/2012 10:33



merci coéquipière ! C'est le livre avant tout qui est vraiment splendide et donne envie d'en parler, d'en débattre, et de donner aux autres l'envie de le lire.