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Publié par Richard

Ingrid Desjours et "Sa vie dans les yeux d'une poupée"

Méfiez-vous des poupées ! Surtout de celles qui s’animent sous la plume corrosive d’Ingrid Desjours.

Mon premier contact avec l’imaginaire d’Ingrid Desjours m’avait fait découvrir un personnage extraordinairement complexe: Garance Hermosa, psycho-criminologue, venant en aide au commandant de police Patrick Vivier. Personnage riche et pleine de contradictions, je m’y suis accroché avec grand plaisir et, j’attendais alors la suite de ses deux premières enquêtes ( «Potens» et «Écho» publiés également chez Plon).

Pour «Sa vie dans les yeux d’une poupée», l’auteure a laissé de côté ces personnages pour nous présenter Marc Percolès, capitaine de police, qui est de retour au travail après un long congé de maladie, à la suite d'un accident d’auto où sa femme a perdu la vie. Le capitaine s’en sort mais l’accident le laisse salement amoché. Il ne faut surtout pas rater la scène de son retour au travail; un bel exemple de ré-insertion au travail ... très réussie ! Percolès est un personnage fascinant, buriné par cet accident et aussi par la perte de sa femme. Dès sa première apparition, on tombe tout de suite dans ses filets, envahi par la compassion mais aussi, plein de retenue avec ses façons d’être et de faire. Et, « ... il a toujours le même caractère de cochon, et ce goût immodéré pour la lecture qui le coupe du reste du monde.»

Barbara termine son cours pour devenir esthéticienne. Femme d’une autre époque, peu évoluée, demeurant chez sa mère, elle est timide et évidemment, victime des railleries de ses collègues plus jeunes et plus délurées. Pour cette dernière journée d’études, les autres filles s’apprêtent à fêter, Barbara doit retourner chez elle, pour prendre soin de sa mère aveugle. Elle se dépêche mais avant, elle passe par ce fameux magasin de poupées où l’élue de son coeur, cette extraordinaire poupée en porcelaine, l’attend depuis si longtemps. Enfin, elle possède l’argent pour se la procurer. Barbara collectionne les poupées.

Chargée de son précieux trésor, heureuse de l’adoption de cette Sweet Doriane tant convoitée, elle décide de prendre le raccourci par le parc. Elle qui ne cherche jamais à plaire à personne d’autre qu’à sa mère, elle devient objet de désir pour ce promeneur solitaire, puant la sueur et la bière, et n’ayant aucunement l’intention de laisser filer une telle occasion. Barbara se fait violer de la plus horrible des façons, humilier, rabaisser. Tout se casse dans la tête et dans le corps de Barbara.

«Mémoire fêlée, craquelée, effacée. À chacun de ses pas, les souvenirs se désagrègent un peu plus et se dissolvent dans la pénombre du petit parc qui lui sert de raccourci ...»

Brisée comme sa poupée, elle retourne chez elle en sachant qu’elle subira encore une autre humiliation: l’accueil de sa mère acariâtre. Et de toute façon, qui se rappelle de ce qui s’est passé à son retour à la maison, d’où viennent les éraflures sur son corps, pourquoi ses vêtements sont-ils sales et abimés ?

Mais l’espoir pointe ! Lundi, elle commence une nouvelle vie, une vie de travailleuse, où son salaire pourrait être son passeport vers une certaine liberté. Illusion ! Dès ses premières journées de travail, les mêmes railleries reprennent et très rapidement, on se moque d’elle et on l’appelle Barbie. Au travail, elle accepte de souffrir en silence mais à la maison, Sweet Doriane, la poupée achetée le fameux soir du viol, prend en charge l’émancipation de Barbara et lui montre le chemin vers la naissance de Barbie, une Barbara améliorée, une Barbara qui plaît, une nouvelle Barbara qui peut se servir de ses forces pour pressurer les faiblesses des hommes.

Alors, commence une rapide descente aux enfers ponctuée de dialogues percutants entre Barbara et sa poupée, des combats intérieurs aussi violents que déchirants et tout cela, accompagnés d’une vie de famille complètement dysfonctionnelle, morbide, un huis clos angoissant.

Ce qui la mènera vers une rencontre marquante avec le capitaine Percolès qui enquête sur une série d’agressions contre des hommes qui se font énucléer. Elle vivra alors une improbable histoire d’amour avec son bel «homme cassé».

L’histoire est passionnante et l’intrigue se développe peu à peu, insidieusement ... Tout se met en place, dans une violence physique et morale insoutenable, pour se terminer dans une finale que l’on pourrait qualifier de pathétiquement ... romantique.

Ingrid Desjours s’empare de son lecteur et lui fait le grand jeu. Une histoire complexe parsemée d’indices qui nous lancent vers des hypothèses qu’elle prendra plaisir à réfuter, des revirements qui nous surprennent comme une tempête de neige en juillet et des personnalités à nous chavirer les émotions. On ne sort pas de ce roman sans avoir été secoué par les personnages et les événements qui s’y produisent. On ne peut qu’aimer ce capitaine Percolès, au passé trouble et au présent déjanté. Barbara est troublante, marquante; j’ai été ému par ses réflexions, sa naïveté devant la vie et surtout, par la violence de ses combats intérieurs.

Et préparez-vous à détester sa mère et son amant ... Je m’en suis fait un plaisir coupable.

Ingrid Desjours possède un style d’écriture qui nous frappe en pleine figure. Un style tout en virulence mais une langue belle, touchante, souvent crue, qui nous laisse parfois bouche bée. L’auteure a le don de nous décrire les choses les plus abominables, les plus effrayantes avec des mots, des phrases qui nous donnent le frisson. Ingrid Desjours s’adresse directement à nos émotions, tant littéraires qu’humaines. On arrive à se demander, au fil de nos lectures, comment elle peut nous décrire de façon aussi juste et flamboyante, la nature humaine, la violence physique et son pendant psychologique. Comme une peinture réaliste, le lecteur voit, ressent, vit intérieurement les émotions provoquées par les phrases de l’auteur.

Ingrid Desjours vous convoque donc à un feu d’artifice de plaisirs littéraires et d’émotions. Laissez-vous porter par cette violence si bien dessinée, admirez-en les subtilités et aussi, profitez de la beauté de la langue.

Lisez «Sa vie dans les yeux d’une poupée», un thriller psychologique à la façon bien particulière d'Ingrid Desjours, réaliste, cru et bouleversant. Parfois, pour mieux le comprendre, il faut regarder l'humain dans ce qu'il a de plus sordide; autant le faire en le regardant par les yeux ... de la littérature. La réalité nous rattrapera bien assez vite !

Quelques extraits pour me faire plaisir :

« Pas un bruit ne filtre jusqu’à elle. Juste le silence. Le silence qui l’oppresse et la terrorise depuis qu’elle a perdu ses yeux. Ce silence qui l’oblige à toujours faire tourner la télé, de peur de mourir de solitude dans sa prison de chair.»

«Aujourd’hui, il n’y a que du prêt-à-consommer, du pis-aller, du tiédasse bien gentillet. Des accouplements de convention avec des filles aux oeufs de cent ans, de peur de finir seuls, du prêt-à-marier qui permet juste de tuer le temps en attendant de crever, entre le foot à la télé et le coeur qui ne fait
qu’engraisser.»

«La plus grande vulnérabilité des hommes réside là où ils croient détenir leur plus grande force ...»

Et finalement un extrait tiré de deux pages sublimes où s’exprime « le sentiment d’injustice (qui) se cogne contre le constat de sa propre impuissance, quand la souffrance qui en résulte devient intolérable, alors nait la colère.»
...
La colère, c’est comme un cancer qui vous ronge, comme un cri qu’on a envie de hurler de toute sa rage, une rage plus grosse que soi, à s’en briser la voix, à s’arracher la gorge et à vomir ses tripes, à se péter tous les vaisseaux dans un AVC qui vous laisserait sur le carreau, mais en paix, enfin ...»


Bonne lecture !

Sa vie dans les yeux d'une poupée

Ingrid Desjours


Plon thriller
2013
334 pages


P. S. Le roman est sorti en France la semaine dernière. Il sera disponible au Québec au début du mois d'avril.

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Commenter cet article

http://pbxsystemnow.com/ 09/01/2014 11:29

I love to read a lot and romance and horror are my favorite genre. Thank you so much for introducing me to this book. Hope it will be interesting as I feel from reading the review that you have shared.

Foumette 28/03/2013 22:27

Je viens de le finir...et je suis terriblement secouée!! Quel livre!!!!Quelle puissance! Je suis encore toute perturbée...Ingrid Desjours est vraiment épatante! Je suis entièrement d'accord avec ta
chronique que je trouve tellement proche de mon ressenti!!!!

Richard 29/03/2013 02:59



Merci Foumette,


Je suis très content que ma chronique te touche.


Au plaisir de te lire.


Bon week-end de Pâques !



Dup 28/03/2013 09:36

J'adore l'extrait sur la colère. Il dépeint vraiment la plume acérée d'Ingrid Desjours.
Belle chronique ma foi, qui rejoint entièrement ma façon de penser.

Richard 28/03/2013 11:15



Merci beaucoup Dup,


J'esssaie toujours de choisir un extrait qui parle vraiment du style des auteurs que je chronique.


Bonne journée et merci pour votre visite !



Attila 27/03/2013 16:58

Ah oui ! le premier qui ose balancer une "coeur de boeuf" ou une "costolutto genovese", je le soumets au supplice de la baignoire remplie de bouillie bordelaise !

Richard 27/03/2013 17:07



Excellent !!!


 



Attila 27/03/2013 16:43

voici une chronique enflammée ! le livre suscite le débat et tant qu'il est courtois, ça me va ! sus à l'uniformité et que chacun s'exprime ! peut on se brouiller pour un livre (à moins qu'il qui
ne soit pas écrit par Céline) ? Bien sûr que non ! A bientôt Richard. Amitiés

Richard 27/03/2013 16:54



Merci Attila,


En ce qui me concerne, je ne participe à aucun débat ! Je présente les livres que j'aime et mes lecteurs disposent de leur propre liberté de penser ... et de lire ce qui leur plaît ! Je ne suis
pas un critique littéraire et je ne veux pas l'être. Je me contente simplement de mon plaisir à parler des lectures que j'ai aimées.


Des gouts zé des couleurs ... !!


Amitiés chère Attila


Les tomates sont trop bonnes pour qu'on se les lance ...



Jean 27/03/2013 11:19

Coucou Richard,

Tu aimes cet auteur, tu aimes ses livres, avoue-le ! Ta chronique qui nous donne quand même quelques avertissements est élogieuse. Sans flagornerie, venant de toi, ce polar psychologique doit
receler pas mal de qualités. J'observe aussi que d'autres lecteurs ont un avis contraire. Je ne suis pas pressé mais j'ai mis, comme toujours, cette chronique dans mon dossier "Richard".
Amitiés,
Jean.

Richard 27/03/2013 11:29


Bonjour Jean, Oui, j'aime beaucoup cette auteure car elle apporte une image différente et personnelle à la littérature ! Il est vrai que cette opinion n'est pas partagée par tout le monde et c'est
normal. On ne demande pas aux livres de faire l'unanimité. Je te souhaite une bonne lecture! Amitiés


Carine Boulay 27/03/2013 11:06

Je viens de l'acheter et ta chronique va le faire remonter dans ma pile à lire c'est certain ! Je veux le grand jeu !!! ;-)

Richard 27/03/2013 11:21


J'espère qu'il te plaira ! Une admiratrice de Patrick Senécal devrait apprécier les romans d'Ingrid Desjours. Bonne lecture !


Yspaddaden 27/03/2013 08:18

Jusqu'à maintenant, je n'avais lu que l'avis de Sophie, le tien est radicalement différent : vive la blogosphère !

Richard 27/03/2013 10:51


Oui, vive la diversité ! À chacun de se faire sa propre opinion ! Bonne lecture !


La petite souris 26/03/2013 20:39

finalement un lecteur reste un éternel découvreur de terres inconnues! Malgré ma consommation névrotique et addictive de romans policier, je n'ai encore rien lu de cette auteure ! Quelque part
c'est rassurant , je n'ai pas fini de faire mon tour du monde litteraire ! Gageons que je mette un jour le cap sur cet îlot si particulier que tu nous présentes ici. Amitiés

Richard 26/03/2013 20:57



Bonjour cher ami, ma souris préférée ...


Je ne peux que te conseiller de lire cette auteure qui, j'en suis certain, te fera friser les moustaches.


Bonne lecture !!


Amitiés



Lystig 26/03/2013 14:27

tu es "tombé en amour" avec cette auteure que je crois n'avoir toujours pas lue...
bises de ta cousine !

Richard 26/03/2013 14:51



Chère cousine,


Cette auteure réussit à chaque roman à me surprendre ... Si tu aimes le genre thriller psychologique sans concession, si tu n'as pas peur de te faire bousculer par une langue crue mais quand même
fascinante, j'oserais te le conseiller ...


Bonne lecture !


 



zazy 26/03/2013 13:59

Tu sais bien que tu es un grand pourvoyeur de désirs de lecture !!!!

Richard 26/03/2013 14:47



Merci Zazy !


Au plaisir de te les offrir ...



zazy 26/03/2013 13:43

Certains ne l'ont pas aimé du tout, et il ne me tente pas du tout

Richard 26/03/2013 13:51


Tous les romans ne peuvent pas plaire à tout le monde. La littérature offre une diversité pour que chacun y retrouve ce qu'il veut lire. Il faut donc en profiter ! J'ai adoré ce roman et je
respecte, quand même, ceux qui pourraient ne pas l'aimer. À chacun son livre ! Bonne lecture, Zazy ... En espérant que mes prochaines lectures pourront te toucher.


Sophie 26/03/2013 12:25

Bonjour Richar, je respecte totalement ton avis, mais ne le partage nullement!
Bonne journée!
http://leslivresdesophie.over-blog.com/article-ingrid-desjours-sa-vie-dans-les-yeux-d-une-poupee-116501292.html

Richard 26/03/2013 16:17



La beauté de la littérature réside dans sa diversité !


Chacun a droit à ses opinions ...


Chacun a le droit de lire ce qui lui plait ...


Merci pour ton commentaire !