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Publié par Richard

Lisbonne-revisitee.jpg 

 

Ami lecteur, embarqué dans ce navire, regarde au travers de la brume,

 

Voici qu’apparaissent au loin, les premiers toits de Lisbonne,

 

Ville hors du temps, hors du monde,

 

Ville ensorcelante, âme de Fernando,

 

Enfant, il vécut là un bonheur sans pareil,

 

Un bonheur qui s’est évanoui lorsque après la mort de son père (il a alors 5 ans),  sa mère adorée se remariera avec un diplomate qui l’emmènera à Durban.

 

Fernando a 7 ans, lorsqu’il quitte Lisbonne.

 

Il y reviendra 10 ans plus tard, mais ne retrouvera jamais le goût de la Lisbonne de son enfance.

 

Il ne quittera plus jamais (sauf à 2 occasions) cette ville labyrinthe qu’il hante à la recherche de lui-même.

 

Aussi vrai que « le ver est l’épice et l’épice est le ver », « Lisbonne est Pessoa et Pessoa est Lisbonne ».

 

Il est partout dans les ruelles pavées de cette ville envoûtée, à la terrasse de son café, à la porte de sa librairie, dans les petits restaurants de quartier, sautant du marchepied de ce tramway immortel,

 

Il marche au travers du jardin botanique, il descend jusqu’à Belém, il écrit des poèmes qu’il range dans une malle….

 

Ami lecteur, descends de ce navire et marche dans Lisbonne,

 

Au détour d’une ruelle, tu l’apercevras : il est là depuis toujours, ses lunettes rondes chaussées sur son nez, sa moustache digne de Chaplin, et ses yeux … toujours ailleurs.

 

« Lisbonne revisited » c’est Pessoa lui-même qui se livre à toi,

 

A bientôt ami lecteur, le bateau t’attendra, va ……

 

Rien ne m’attache à rien.
Je veux cinquante choses en même temps.
Avec une angoisse de faim charnelle
j’aspire à un je ne sais quoi -
de façon bien définie à l’indéfini…
Je dors inquiet, je vis dans l’état de rêve anxieux
du dormeur inquiet, qui rêve à demi.

On a fermé sur moi toutes les portes abstraites et nécessaires,
on a tiré les rideaux de toutes les hypothèses que j’aurais pu voir dans la rue,
il n’y a pas, dans celle que j’ai trouvée, le numéro qu’on m’avait indiqué.

Je me suis éveillé à la même vie sur laquelle je m’étais endormi.
Il n’est jusqu’aux armées que j’avais vues en songe qui n’aient été mises en déroute.
Il n’est jusqu’à mes songes, qui ne se soient sentis faux dans l’instant où ils étaient rêvés.
Il n’est jusqu’à la vie de mes voeux – même cette vie-là – dont je ne sois saturé.

Je comprends par à-coups;
j’écris dans les entre-deux de la lassitude,
et c’est le spleen du spleen qui me rejette sur la grève.
Je ne sais quel avenir ou quel destin relève de mon angoisse sans gouvernail;
je ne sais quelles îles de l’impossible Sud attendent mon naufrage,
ou quelles palmeraies de littérature me donneront au moins un vers.

Non, je ne sais rien de cela, ni d’autre chose, ni de rien…
et, au fond de mon esprit, où je rêve ce que j’ai rêvé,
dans les champs ultimes de l’âme, où sans cause je me remémore
(et le passé est un brouillard naturel de larmes fausses),
par les chemins et les pistes des forêts lointaines
où je me suis imaginé présent,
s’enfuient taillées en pièce, derniers vestiges
de l’illusion finale,
mes armées de songe, défaites sans avoir été,
mes cohortes incréées, en Dieu démantelées.
Je te revois encore,
ville de mon enfance épouvantablement perdue,
ville triste et joyeuse, où je rêve une fois encore…
Moi? mais suis-je le même que celui qui vécut ici, avant d’y retourner,
d’y retourner, d’y revenir,
d’y revenir, et encore d’y retourner?

Ou bien sommes-nous tous des Moi que je fus ici ou qui furent
une série de comptes-êtres liés par un fil-mémoire,
une série de rêves faits par moi de quelqu’un à moi extérieur?

Je te revois encore
d’un coeur plus lointain et d’une âme moins à moi.

Je te revois encore – Lisbonne et le Tage avec le reste -,
passant inane de toi et de moi-même,
étranger ici comme partout,
accidentel dans ma vie comme dans mon âme,
fantôme errant à travers des chambres de souvenirs,
au bruit des rats et des planches qui grincent
dans le château maudit de la vie qu’il faut vivre…

Je te revois encore,
ombre qui passe à travers des ombres, et qui brille
un instant d’une lumière funèbre et inconnue,
et qui entre dans la nuit ainsi que se perd le sillage d’un navire
dans l’eau que l’on cesse d’entendre…

Je te revois encore,
mais moi, hélas, je ne me revois pas!
Il s’est brisé, le miroir magique où je me revoyais identique,
et en chaque fragment fatidique je ne vois qu’une parcelle de moi,
une parcelle de toi et de moi!…

***

Álvaro de Campos/ Fernando Pessoa (1888-1935)

 

 


 

 

Commenter cet article

Sophie 13/02/2013 12:23

Si Richard et Attila proposent...je ne peux que disposer...

Attila 13/02/2013 16:37



Génial ! je m'occupe du vinho verde !



Pichenette 11/02/2013 21:46

Un texte prenant, envoûtant. Quelle nostalgie!

Attila 13/02/2013 11:52



ah oui !!! Pessoa est envoûtant : on ne sort jamais indemne d'une rencontre avec lui.



Sophie 11/02/2013 17:37

"Nul ne guérit de son enfance"...

L'extrait que tu proposes est...remuant. Je le relis plusieurs fois, jusqu'à m'y retrouver...un peu trop!

Je ne connais pas Lisbonne, mais cette Lisbonne-là n'existe que dans les mots de Pessoa...

Attila 13/02/2013 11:51



Je te souhaite de descendre un jour l'avenue de la Libertad jusqu'au Tage .... d'acheter à des vendeurs à la sauvette de belles grosses fraises portugaises dont tu te délecteras assise sur un
banc d'un des multiples jardins de la ville, en sirotant (bien sûr ! ) un verre de Vinho verde ... ah le bonheur ! j'adore cette ville, je pourrais y vivre sans aucun problème.


puisque tu aimes Pessoa, tu ne pourrais qu'être envoûtée par les rues de Lisbonne ... d'ailleurs, on envisageait une réunion avec Richard au pied de la Tour de Bélem ... tu viens ?



Alex-Mot-à-Mots 11/02/2013 16:30

"Attila" ? J'espère que l'herbe repousse après son passage....

Attila 13/02/2013 11:48



pas toujours ....