Samedi 15 octobre 2011 6 15 /10 /Oct /2011 16:09

Desolations.jpg Une embarcation avance péniblement sur l’eau. Elle est tellement chargée que l’eau frôle les bords de la barque. Il fait froid, tellement froid qu’une mince couche de glace se forme à la surface de l’eau. Le temps est gris. un peu de neige tombe, on ne voit pas à un mètre devant soi. Deux personnes, non deux ombres, sont assises à chaque extrémité de l’embarcation. Un couple, un homme et une femme, ils se regardent intensément, en essayant de vivre, de survivre, dans l’espoir de ... dans l’espoir de quoi ? Ils ne bougent pas, de peur de faire chavirer leur bateau, leur vie. Ils ne parlent pas, de peur que leurs paroles deviennent de glace. De toute façon, leurs yeux, leur visage disent tout ce qui doit se dire. Ils parlent d’amour, de haine, de vie, de folie, de ce tourbillon qui les propulse vers un néant inéluctable. La présence du silence est effrayante. La barque avance difficilement dans ce magma liquide qui pourrait les engloutir. Arriveront-ils à destination ? Mais au fait, où se rendent-ils ?

J’ai terminé «Désolations», il y a presque sept semaines. et depuis ce temps, je remets au lendemain l’écriture de ce billet parce que ce livre me hante, parce qu’il a laissé une empreinte, une trace qui avait besoin de mûrir dans un mélange de sentiments et d’images. Et ce premier paragraphe que vous venez de lire, c’est l’image qui m’est restée de ce roman fantastique, de cette histoire angoissante, de ces personnages tellement criants d’humanité écorchée.

Et dire que j’ai failli laisser ce roman après une petite quarantaine de pages ! Pourquoi ? J’avais beaucoup aimé «Sukkwan Island», un roman fort, prenant, même très surprenant par les décisions prises, tant par les personnages que par l’auteur. J’en étais ressorti soufflé et abasourdi par cette thématique du père qui entraîne son fils dans un projet marqué au signe de la folie, projet qui devait nécessairement finir dans le drame. Les premières pages de «Désolations» m’ont fait immédiatement penser à ce premier roman. Réaction ? Non pas encore la même recette !

Et bien non ! «Désolations» partage avec «Sukkwan Island» toutes les qualités de romans qui laissent des traces, qui nous portent à la réflexion et qui demandent au lecteur de s’appuyer sur son propre acte de foi en la vie.

J’essaie de mémoire de vous raconter l’histoire mais tout ce qui me vient, ce sont les sentiments des deux personnages principaux devant leur destin. Alors, forçons notre mémoire un peu vacillante, et racontons l’histoire de cette famille bien particulière.

Gary et Irene ont élevé leurs deux enfants, maintenant adultes, sur le bord d’un lac glaciaire  de l’Alaska. Après trente ans de vie commune, une certaine lassitude s’est installée. «Gary était le champion des regrets. Chaque jour en naissait un nouveau, et c’était peut-être ce qu’Irene aimait le moins.»

Gary tient absolument à réaliser le rêve de sa vie, se construire une cabane sur une île au milieu du lac où il pourra habiter avec Irene. Une question demeure: veut-il vraiment qu’Irene l’accompagne dans ce projet insensé ? L’automne est arrivé et l’hiver approche. Irene souffre depuis quelques temps de maux de tête qui l’empêchent de fonctionner normalement. Tout est en place pour que ce projet ait une chance d’échouer !

Autour d’eux gravitent leur fille Rhoda et leur fils, Mark, eux-mêmes dans le tourbillon de leurs propres problèmes et pris dans une dualité assez intense: encourager ou décourager, intervenir ou laisser faire, prendre parti pour le père ou la mère ...

Et le drame s’installe tranquillement. Mot par mot, phrase par phrase, David Vann est un auteur qui excelle à construire une atmosphère, à tisser un climat angoissant maille par maille. L’intensité monte, on accompagne les personnages dans leurs actes de folie, on gèle avec eux, on apprécie la nature quand elle est accueillante et on souffre quand elle se déchaine. David Vann a le génie pour nous plonger dans la gamme des sentiments du lecteur qui vit avec ses personnages. Quelle sensation que de se retrouver nous-mêmes dans cette embarcation, au centre de ce frêle esquif à l’équilibre si fragile ou couché dans la tente quand la tempête s’affole et que la nature déploie ses vents menaçants.
Superbe !!

Alors, inutile de vous dire que je vous recommande la lecture de ce roman. Pour les gens du Québec, j’aurai peut-être une bonne nouvelle à vous apprendre concernant une possible visite de David Vann. Je vous tiens au courant, soyez-en certain.

Quelques extraits:

Tiens, si on commençait par l’incipit: «Ma mère n’était pas réelle. Elle était un rêve ancien, un espoir. Elle était un lieu. Neigeux, comme ici, et froid. Une maison en bois sur une colline au-dessus d’une rivière. Une journée couverte, la vieille peinture blanche des bâtiments rendue étrangement brillante par la lumière emprisonnée, et je rentrais de l’école.»

«C’était presque comme plonger, quand elle fermait les yeux, la surface si loin au-dessus d’elle. Un océan animé d’un battement de coeur, de lentes vagues de pression, l’eau compacte, sans limites. Aucun contact avec la surface. le monde aérien un simple mythe, ses orages et ses éclairs et son soleil. La densité de l’eau comme seule réalité, le frais qu’elle dégageait, sa pression et son poids.»

«Ça m’a l’air pas mal, dit Irene. Si je restais assez longtemps, je pourrais sûrement commettre un meurtre.»

«Tu as détruit ma vie, sale con.»


Bonne lecture !

Désolations
David Vann
Gallmeister
2011
298 pages

 


 
Par Richard - Publié dans : Critiques - Communauté : Passionnés de romans, parlons-en...
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