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Publié par Sonia

 

Par ponts et merveilles

SONIA SARFATI

 

Ce n’est pas que ce n’est pas un bon titre… mais c’est un titre difficile à retenir parce qu’il ne s’accroche à rien de familier. Jusqu’à ce qu’on en découvre le sens. Cela se produit à exactement mi-parcours. Le saint patron des merveilles devient alors impossible à oublier. Le titre. Et, une fois la dernière page tournée, le roman.

 

Un roman qui a valu le prix Trillium (la plus haute récompense littéraire de l’Ontario) à son auteur, Mark Frutkin, Américain au parcours aussi atypique que son roman. Il est né en 1948 aux États-Unis, a étudié à l’Université Loyola de Chicago et en Italie. Puis, en 1970, pour fuir la conscription, il se réfugie au Canada où il aurait vécu dans une cabane au fond des bois pendant 10 ans. Sans eau courante. Sans électricité.

 

Il vit maintenant à Ottawa. Où il écrit des romans, mais aussi de la poésie et des essais. Originellement publié en 2006, Le saint patron des merveilles est son 10e livre mais le premier à être traduit en français – travail qui a été confié à l’excellente Catherine Leroux (Prix John-Glassco 2017 pour sa traduction de Corps conducteurs de Sean Michaels). Et c’est un livre à classer sur la tablette des inclassables. Ou, en tout cas, des (très) singuliers.

 

L’intrigue se déroule à Crémone, en Italie. Et à Crémone, en Italie. Deux fois Crémone, parce que deux époques. Il y a celle de 1682. Et il y a celle de 1758. Semblables et différentes. « Liées » l’une à l’autre par différents « ponts » : le passage de la comète de Halley; la présence d’une femme, toute jeune ici, d’un âge vénérable là; celle d’un homme qui a tué son frère dont il porte le squelette sur le dos (pourquoi pas?); et quelques autres.

 

L’avocat du diable

La première époque se penche sur Fabrizio Cambiati, un prêtre dont le comportement semble irréprochable. D’accord, il y a ce désir (louche?) de trouver la pierre philosophale et cet intérêt pour l’astronomie. Mais il se dévoue sans compter pour ses ouailles et est aimé de tous. Il est également un peintre merveilleux dont les œuvres trouvent place dans les chapelles. Et il est respecté d’Agostino et de Maria Andrea, couple ducal qui souffre de ne pas avoir d’enfant.

 

Dieu (disons…) finira toutefois par entendre leurs prières, puisque la seconde période met en scène leurs descendants – de même que le jésuite Michele Archenti, avocat du diable (au sens premier du terme) envoyé-là pour enquêter sur Fabrizio (sa vie, sa foi, ses « miracles »), dont certains souhaitent la canonisation. Lui aussi côtoiera le duc et la duchesse de la ville, qui sont maintenant Pietro et Francesca, de même que leur fille rebelle, Elettra.

 

Mark Frutkin a choisi de faire alterner les deux époques. Elles se répondent. Se superposent parfois. Se jouent l’une de l’autre à la manière de trompe-l’œil magnifiques, émouvants et d’autant plus pertinents que la peinture fait partie des arts explorés avec sensualité et sensibilité dans ces pages. La musique, celle des violons en particulier (Crémone est après tout la patrie d’Antonio Stradivari) est également très présente, mêlant ses notes aux 8 actes d’une pièce de commedia dell’arte déjantée (peut-être parfois un peu trop) qui ponctue un roman en 13 chapitres.

 

Huit. Treize. Deux nombres entiers qui n’ont pas été choisis au hasard : ils font partie de la suite de Fibonacci. Ainsi, leur rapport de 1 pour 1,6 est la proportion mathématique du nombre d’or utilisé en art, en architecture et en musique dans l’Italie des années 1300 à 1600.

 

Ceci pour dire que tout est calculé, mais calculé en grâce et en beauté, dans ce Saint patron des merveilles qui déroute par le surréalisme et le bizarre de certains moments; mais, surtout, envoûte par sa sensualité, sa musicalité – et par la beauté de l’objet-livre (encore une fois, Alto a fait un magnifique travail d’édition).

 

LE SAINT PATRON DES MERVEILLES

Mark Frutkin

(traduit par Catherine Leroux)

Alto,

393 pages

 

 

 

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