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Publié par Richard

"Deux hommes de bien"

Il existe des livres comme celui-ci où nous terminons notre lecture et tout de suite, on se sent plus intelligent qu’au début. Illusion ? Sûrement ! Mais ce qui est certain, c’est que cette sensation est provoquée par un auteur qui considère ses lecteurs comme des gens intelligents. Et qui s’adresse à eux avec toutes les subtilités que ça implique.

 

« Deux hommes de bien » est fait de ce bois. Un roman historique documenté et intéressant. Et en même temps, un regard fascinant sur le métier d’auteur, au moment même où il écrit ce roman, où il permet à ses lecteurs de jeter un regard au-dessus de son épaule et de regarder l’artiste au travail.

 

Tout d’abord, l’histoire ! Dans la grande Histoire !

 

L’Académie royale d’Espagne demande à deux de ses membres d’aller se procurer L’Encyclopédie de Diderot et d’Alambert dans une des nombreuses librairies de Paris. « Deux hommes de bien », le bibliothécaire Hermogenes Molina et l’amiral don Pedro Zarate sont mandatés pas la vénérable assemblée.

 

Le bibliothécaire de soixante-trois ans, ancien enseignant, traducteur des auteurs classiques, est une personne très pratiquante, convaincue et un grand défenseur de l’Église. Sa santé est fragile, mais la mission lui semble importante.

 

Contrairement à son partenaire de voyage, don Pedro est convaincu de la nécessité de quitter l’obscurantisme qui couvre l’Espagne catholique. Ancien brigadier de la Marine royale, il est spécialiste en terminologie navale.

 

Ce duo d’académiciens part donc à la recherche de la fameuse encyclopédie, la première édition en 28 volumes. Mais la décision de l’Académie n’est pas unanime. Deux membres de l’auguste communauté engagent Pascual Raposo, l’homme dangereux de l’histoire, qui aura le mandat de faire avorter la mission de nos deux amis des lettres. Et pour lui, tous les moyens sont bons.

 

Commence alors un voyage périlleux sur les routes boueuses et cahoteuses, entre Madrid et Paris ; puis une découverte de la Ville lumière à quelques mois d’une révolution qui changera la face … de la France. Arturo Perez-Reverte nous transporte dans les auberges sales et crasseuses le long de la route, nous décrit les petits villages traversés, nous invite aux discussions philosophiques et politiques de nos deux héros, nous raconte les horreurs d’un tel voyage dans les dernières décennies du XVIIIe siècle. Et, roman d’aventures oblige, le lecteur assiste à quelques traquenards, un duel, des embuscades et des combats épiques. Juste assez ! Pas trop !

 

Et en plus, « Deux hommes de bien » est un formidable roman sur l’amitié entre deux personnes tellement différentes …

 

Du grand art ! L’auteur de Don Quichotte aurait été fier de son compatriote écrivain.

 

Cependant, ce qui est remarquable dans ce roman, c’est l’implication même du narrateur dans le déroulement de l’histoire. Pas directement ! Mais dans certains chapitres, le narrateur explique le travail de recherche, de réflexion et d’écriture pour arriver à ce résultat : un roman avec une construction atypique où le lecteur assiste à la création des éléments de l’histoire, des questionnements de l’écrivain et des difficultés qu’il rencontre. Un véritable making of, un cours du maître espagnol du roman historique, aussi habile avec les mots que son capitaine Alatriste avec son épée. Absolument passionnant et instructif !

 

Et nous revoilà plus intelligents !

 

Inutile de dire que je vous conseille la lecture de ce roman, si vous êtes amateurs de romans historiques, de dialogues philosophiques et qu’une certaine difficulté de lecture ne vous fait pas peur.  « Deux hommes de bien » se lit comme un roman …mais il demande quand même un effort (selon les lecteurs).

 

Le style d’Arturo Perez-Reverte est toujours aussi efficace. L’histoire prime, mais l’écriture rend la lecture agréable. De temps en temps spectaculaire, parfois plus calme, souvent humoristique, toujours passionnante, j’ai été envahi, enrobé, imprégné par l’histoire et les mots choisis par l’auteur. Quand on entre dans l’auberge, on sent l’odeur du repas qui mijote, mais, couché dans la paillasse, on se gratte, convaincu d’être infesté par les puces et autres bestioles envahissantes. Dans les librairies parisiennes, l’odeur du papier et la sensation d’humidité s’accrochent à nos narines et seulement l’odeur putride des refuges sordides arrive à les effacer,

 

Alors, n’hésitez pas, entrez dans la diligence, assoyez-vous avec le bibliothécaire et l’amiral et profitez des aventures de ces deux académiciens tout en vous délectant de leurs discussions.

 

Quelques extraits :

 

« L’idiotie, c’est de se prononcer sur ce que l’on ignore. »

 

« … nul ne peut être sage sans avoir lu au moins une heure par jour, sans s’être constitué une bibliothèque, aussi modeste qu’elle soit, sans maîtres à respecter, et sans être suffisamment humble pour poser des questions et tirer profit des réponses. »

 

« J’approuve et signe. Un peuple n’attend pas de son gouvernement qu’il l’amuse, mais plutôt qu’il le laisse s’amuser. »

 

Et cette discussion où le lecteur apprend que le clergé espagnol interdisait les braguettes : « Que pensez-vous, par exemple, de la polémique sur les braguettes de nos culottes ? Croyez-vous vraiment qu’un prêtre ait son mot à dire sur le travail d’un tailleur ? »

 

 

Bonne lecture !

 

 

Deux hommes de bien

Arturo Perez-Reverte

Éditions du seuil

2017

502 pages

 

 

 

Son passage à La Grande Librairie.

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Commenter cet article

zazy 12/07/2017 22:02

Des auteurs qui ne nous considèrent pas comme des porte-monnaie ambulants, c'est chouette et agréable

Richard 13/07/2017 04:45

Que c'est bien dit !! Merci Zazy !!