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Publié par Richard

Le mariage de plaisir

Tahar ben Jelloum est un écrivain que j’ai toujours lu avec plaisir. J’ai encore en mémoire le magnifique « L’Enfant de sable » ou l’angoissant "Cette aveuglante absence de lumière ». Cet auteur nous plonge en plein centre d’un monde magrébin qui nous est inconnu avec une langue tellement belle et une poésie aux odeurs de cannelle.

« Le mariage de plaisir », comme à peu près toute la production littéraire de Tahar ben Jelloum, jette un regard critique sur la société marocaine. Il se penche sur un aspect méconnu de nous, Américains du Nord, le racisme entre les personnes de race blanche arabe et les Noirs de l’Afrique subsaharienne.

Amir est un marchand d’épices à Fès ; il y vit avec son épouse et ses enfants. Son dernier fils est un enfant trisomique qui en peu de temps, devient le soleil de tous ceux qui l’entourent même si au début de sa vie, son père veut le jeter à l’eau comme un vulgaire déchet.

Chaque année, Amir quitte Fès pour se rendre au Sénégal afin de faire provision des épices qu’il vend dans sa boutique. Et comme l’islamisme le permet, il s’y marie avec une très belle femme noire, le temps d’un « mariage de plaisir ». Cette notion un peu particulière autorise les voyageurs musulmans à se marier en toute légalité, pour une durée bien définie, afin d’éviter toute tentation aux hommes de fréquenter les prostituées.

Tous les ans, Amir épouse donc Nabou et il découvre passion, liberté et créativité sexuelle. Pour ce séjour, il amène Karim, son fils trisomique, autant pour lui faire connaitre un autre monde que pour lui présenter sa « femme temporaire ». Mais cette fois-ci, l’échéance de son mariage lui pèse … et il décide de ramener la belle Nabou pour en faire son épouse permanente. Cependant, il est bien conscient que ce ne sera pas facile. Lalla Fatma, sa première épouse légitime, ne voit pas la chose du même œil et décide de faire toutes les misères du monde à cette « femme de mauvaise vie » !

Ce n’est que le début des problèmes de la belle Sénégalaise ; elle sera victime de nombreuses manifestations de racisme et d’ostracisme. Et tout devient encore pire à la naissance de ses jumeaux, un garçon blanc comme son père et l’autre, aussi noir que sa mère.

Cette histoire, extraordinairement bien écrite, nous trace un portrait assez sombre de l’ouverture à la différence d’une certaine catégorie de personnes marocaines. Sans généraliser outrageusement, on imagine bien cette société peu ouverte, refermée sur elle-même et capable de hiérarchiser les gens en fonction de l’intensité de la couleur de la peau. Tahar Ben Jelloum pose un regard perçant et dur sur l’homme raciste, incapable d’accepter l’autre pour des raisons futiles.

Comme dans chacun de ses textes, Tahar Ben Jelloum décrit le monde magrébin avec un style et un langage bien personnels. On le lit pour ses qualités de conteur, mais aussi pour la beauté de sa langue. Pour mieux connaitre ce monde si éloigné du nôtre. Autant quand il décrit les rues étroites et achalandées de la ville impériale, autant quand il nous balade dans les rues de Dakar, l’auteur réussit à nous faire vivre, voir et sentir l’atmosphère des endroits que ses personnages foulent.

Prenez plaisir à suivre Tahar Ben Jelloum et ses personnages attachants et tellement humains. Marchez avec Amir ! Admirez Nabou ! Écoutez Karim ! Vous ne regretterez pas ce voyage au pays des mariages de plaisir.

Quelques extraits

« Le corps de Nabou, d’une souplesse magnifique, se donnait avec force et élégance aux fantaisies d’Amir. C’était comme si un être invisible leur dictait ce qu’il fallait faire et leur suggérait qu’ils étaient en train de vivre une expérience qu’ils ne revivraient jamais. »

« Tu sais, un vieux sage disait qu’il faut rendre grâce à Dieu d’avoir inventé le cheval, sinon, les Blancs auraient utilisé les Noirs comme monture. »

« Fès était le tombeau du Temps, la source enchantée de l’Esprit, le refuge des repentis et le divan des poètes qui tissaient de leurs vers les ruelles sombres et étroites. »

« L’heure fatidique était venue. L’heure où l’absent est présent dans tous les esprits. »

Bonne lecture !

Le mariage de plaisir

Tahar Ben Jelloum

Gallimard

2016

261 pages

Tahar Ben Jelloum nous présente son roman.

Commenter cet article

Alex-Mot-à-Mots 25/06/2016 11:29

Un écrivain que j'apprécie également. Je ne manquerai pas de lire son dernier ouvrage.

Richard 25/06/2016 18:18

Tu me diras ton ressenti !

Éliane 23/06/2016 17:31

Je lirai très certainement, on n'a jamais trop de regards sur notre gestion de la différence!

Richard 23/06/2016 17:34

Très content de te lire aujourd'hui ! Nos soirées de discussion littéraire me manquent ! On s'organise un cercle de lecture restreint, Morgane, toi et moi ??