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Publié par Richard

"Les Fauves" d'Ingrid Desjours

Vous le savez, chers lecteurs fidèles, je me suis donné comme mission, de faire connaître les auteurs de polars québécois. Le talent des écrivains du Québec mérite d’être connu et reconnu, des deux côtés de l’Atlantique. Cependant, pour ne pas tomber dans le chauvinisme étroit, je souhaite également faire connaître les auteurs européens que les lecteurs québécois devraient apprécier. Tout comme Elena Piacentini, Dominique Sylvain, Marie Vindy, Claire Favan, Olivier Norek et Jacques Saussey, Ingrid Desjours est l’un de ces auteurs qui devraient avoir une place particulière au Québec.

Ingrid Desjours est psychocriminologue. Son expérience professionnelle ajoute à ses récits un air de réalité qui parfois peut nous effrayer lors des descriptions du quotidien de gens ordinaires dont la vie bascule dans la folie, la jalousie, le crime… et la radicalisation. Ingrid Desjours écrit des thrillers psychologiques qui ne sont pas sanguinaires, mais qui donnent quand même, froid dans le dos.

« Les Fauves » est un roman qui nous présente une actualité possible, un moment dans la vie de quelques personnages dont vous pourriez lire les méfaits dans la presse du lendemain ou voir au journal télévisé du mois prochain. Cela devient tellement réel (et effrayant !) que vous pourriez en être la victime, accidentellement … ou pas !

« Les Fauves », c’est le roman de l’après-7 janvier 2015. Le terrible moment où les humains se sont senti attaquer par des terroristes religieux voulant brimer la liberté de parole. Sans en être le théâtre, l’attentat du Charlie Hebdo est le révélateur de cette histoire captivante d’Ingrid Desjours.

Haïko est une jeune femme impliquée et ambitieuse. Elle a mis sur pied un organisme combattant le recrutement de jeunes Français voulant rejoindre le djihad islamiste. Les nombreux succès de son organisation font d’elle une vedette médiatique, mais aussi, la cible d’une implacable fatwa :

« Torturez-la ! Violez-la ! Tuez-la !

Que ce soit lent et douloureux. »

L’inévitable arrive ! Nadia Nasri, la meilleure amie d’Haïko est tuée par une salve de mitraillettes, en pleine rue.

Pour protéger Haïko, contre son gré, sa mère engage Lars, un garde du corps au passé trouble de soldat en Afghanistan. En plein stress post-traumatique, sa vie a des allures désordonnées : noyé dans l’alcool et la drogue, vivant péniblement des amours physiques d’un soir. Il s’investit pleinement dans cette surveillance rapprochée qu’il organise avec ses compagnons d’armes.

La table est mise pour une chasse aux soldats de Daesh, mais « Les Fauves » ne sont pas nécessairement là où l’on pense, à l’endroit où on les entend rugir. Lars et Haïko s’analysent, se surveillent, traquent les mensonges et les demi-vérités, doutent de tout. Comme le lecteur, ils se demandent qui trafique la vérité. De rebondissements en surprises, l’intérêt du lecteur est happé par la qualité du récit. Et quand vous vous dites : « bah, ce n’est qu’un roman ! », l’auteure nous jette en pleine figure, au début de certains chapitres, des extraits authentiques de journaux ou de revues qui nous ramènent à cette dure réalité. Parfois, souvent même, le réel dépasse la fiction !

Ingrid Desjours fait évoluer ses personnages dans une noirceur à faire craindre l’avenir pour notre monde moderne. La formation de psychologue d’Ingrid Desjours donne une vraisemblance criante de vérité dans l’élaboration de ses personnages. On croit à ce qu’ils sont et nous sommes décontenancés par leurs motivations intrinsèques qui nous révèlent si peu… et parfois beaucoup.

Ingrid Desjours possède un talent certain pour sonder l’âme humaine et la décrire dans ses moindres recoins, dans ce qu’il y a de plus beau, mais aussi, dans ce que certains voudraient bien cacher. Ingrid Desjours est la peintre impressionniste des méandres de la pensée humaine, car elle possède cette qualité essentielle de voir au travers de leurs actes, en filigrane, ce qui les allume et les fait vivre.

Soutenue par une plume extraordinaire, elle nous fait voguer entre des événements terribles tout en tournant une phrase qui nous arrache un sourire par sa beauté et son intelligence. Certaines pages sont belles, tellement belles que l’on se prend à se perdre dans ses pensées, à deviser intérieurement sur la beauté et la poésie de ces écrits. À preuve, les quelques pages sur l’enfance, instant terrible où souvent, tout se joue, pour le meilleur et pour le pire. D’autres pages sont dures, tellement dures, presque inimaginables. Mais on y croit, car on sait qu’il y a toujours un fond de vérité dans l’imaginaire d’un écrivain.

Et enfin, attendez-vous à une finale qui vous secouera, une finale coup de poing sur la gueule qui vous mettra K.O., vous enverra au plancher et où, ébranlé par les événements qui ponctuent la fin du roman, vous aurez le sourire béat du lecteur de polars satisfait, comblé.

Plaisirs de lecture en vue !

Quelques extraits, en guise d’apéro, avant de dévorer « Les Fauves » :

« Que se passe-t-il quand on fixe quelqu’un dans les yeux? Quand les anonymes qu’on croise sans même les voir apparaissent soudain dans leur vérité, regard fuyant, nez dans le vent ou sourcils froncés sur des soucis qui semblent les dépasser? Haïko, elle, le sait. Parce que regarder les autres, c’est quelque chose qu’elle a toujours fait, naturellement, sans jamais y mettre défiance ni hostilité, sans chercher à se mesurer à quiconque, à juger. Se regarder vraiment, juste pour s’apprivoiser… »

« Ilan aimerait pouvoir l’aider, mais il sait que Lars est une forteresse, que nul ne peut dépasser les barricades qu’il a bâties tout autour de lui. Il sait aussi que c’est mieux comme ça, d’une certaine façon, car derrière les barricades est tapie une bête qu’il serait risqué de libérer… »

Un extrait des belles pages sur l’enfance. À lire et à relire : « … quand a-t-on cessé de penser qu’être juste un gamin était bien suffisant? Comment ne pas se sentir responsable des créatures monstrueuses que nous avons engendrées à force de leur demander d’être autre chose que des enfants? Comment leur en vouloir de se sentir si vides et dépossédés de leur propre identité, qu’ils ne font plus la différence entre les jeux et la réalité, qu’ils ont développé ce que les générations précédentes ont souillé, abdiqué : une quête de sens, un besoin profond de spiritualité, de se sentir utiles, de se sentir vivre même si pour cela ils doivent donner la mort et crever prématurément. »

Bonne lecture !

Les Fauves

Ingrid Desjours

La Bête Noire

Robert Laffont

2015

436 pages

Ingrid Desjours nous donne quelques leçons de self-défense ...

La chronique de Gérard Collard

Commenter cet article

Alex-Mot-à-Mots 04/11/2015 10:40

Une lecture passionnante, je confirme.

Richard 04/11/2015 13:16

Merci Alex !