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Publié par Richard

"Chiennes" de Marie Vindy

Certains livres ne disparaissent pas de notre esprit quand on les a terminés et déposés sur les rayonnages de notre bibliothèque personnelle. Comme si nos doigts étaient tachés par la noirceur de l’histoire ou la moiteur du climat du récit. Ces romans laissent des traces, dans notre cœur, dans notre cerveau, mais aussi dans notre « humanité » ! « Chiennes » de Marie Vindy fait partie de ce genre de roman. Le fermer et le ranger ne suffit pas ; il faut le digérer, le laisser murir et lui laisser le temps de nous marquer.

« Chiennes » n’est pas éblouissant ni haletant comme un thriller. Il est enveloppant … comme une couverture de laine rêche qui frotte sur un corps nu. « Chiennes », c’est aussi l’endroit où la police ose à peine mettre les pieds. À ses risques et périls

« Chiennes », c’est le roman d’une banlieue avec tout ce que cela comporte de violence, d’intimidation et de crimes. Une banlieue où le silence cache en toute opacité le trafic de drogues, les petits et grands crimes et le sexisme ; là où les femmes sont toutes des « Chiennes » qui servent les caïds du milieu et sont souvent victimes de viols collectifs.

Vous aurez compris que « Chiennes » ne vous laissera pas indifférents ; il vous tiendra le cœur, au fond de sa main et au fur et à mesure de votre lecture, il vous serrera toujours un peu plus fort et vous rendra de plus en plus inconfortable devant tant d’humanités blessées.

C’est dans ce portrait glauque d’une banlieue dijonnaise que le commandant Simon Carrière de la brigade de la protection de la famille et que le capitaine Francis Humbert, enquêtent parallèlement sur la disparition d’une jeune fille et la mort d’une autre. Suicide ou meurtre ? Question difficile à élucider quand les agents se heurtent au silence des familles, amis et témoins potentiels.

Je tiens à souligner une idée que j’ai trouvée excellente … pour mettre en exergue cette opacité du milieu ! À chaque début de chapitre, comme si nous étions branchés sur une ligne d’écoute, nous lisons la transcription de certains appels entre les personnes visées par l’enquête et leur famille. Un choix littéraire qui donne du souffle au roman et qui alimente le lecteur dans la découverte de ce monde glauque et violent.

Chaque policier apporte son lot de problèmes personnels, ses difficultés de relations. Cela enrichit grandement le plaisir de lecture. Marie Vindy nous présente une galerie de personnages, riches, complexes et parfaitement crédibles. Ceci amène, parfois, un peu de confusion au niveau de notre connaissance des membres de chacune des équipes et leur rôle respectif … mais cela pourrait être attribuable au fait que, comme Québécois, je ne connais pas les subtilités du système policier français.

L’enquête est passionnante ; chaque interrogatoire, chacune des découvertes, permettent de lever un coin de la couverture. Cela se développe d’une façon cohérente, lentement, de manière réflexive, tout en analysant ce qui se passe dans la tête des criminels comme dans le cœur des policiers.

Marie Vindy tisse avec habileté et finesse tous les brins de laine de cette intrigue complexe. Le lecteur se laisse absorber dans un consentement mutuel où les événements le chavirent et le touchent profondément. On avance à l’aveuglette, se laissant guider par l’auteure. Et puis soudain, tout s’éclaire ; pour le lecteur et pour le policier. Tout nous entraîne vers des réflexions sociales et humaines essentielles. Lire du Marie Vindy c’est aussi regarder un portrait sociologique de notre société, en faire l’analyse dans les moindres coins sombres de l’âme humaine et se projeter au centre d’un monde qui peut nous angoisser. Comme il écrase inexorablement les acteurs du drame.

Une lecture pas facile ! Une lecture sombre, noire qui possède tout pour satisfaire l’appétit des amateurs de romans sombres (pas si noirs que ça, quand même !).

Je vous le recommande en vous avertissant que vous n’en sortirez pas sans quelques pincements au cœur, sans réflexions de l’âme, mais avec un grand plaisir de lecture.

Quelques extraits :

« - Ouais … de toute façon, maintenant, y vont me crever. Moi ou ma mère. Ou mon frère. Mais je n’en ai rien à foutre de toute façon, quoi … Ils m’avaient prévenue de toute façon. Ouais. Vous en avez pas, des écoutes ? Vous pourrez les retrouver de toute façon. Ils m’ont menacée. J’ai plus qu’à me pendre. C’est ça qu’ils veulent. C’est pour ça qu’ils m’ont fait ça. Y ont même pas besoin de faire le boulot, ils ont qu’à attendre que je le fasse toute seule. »

« Ce bâtiment-là allait disparaître en premier. Dans la ligne de mire. Il était à l’image de cette cité qu’on avait laissée pourrir jusqu’à décider qu’elle avait fait son temps. Comme ses habitants, trop vieux, trop usés, eux aussi. Obsolètes. Retraités improductifs, misérables. Il était trop tard. »

« Le scénario de sa mort, des tortures, de l’abomination de ce qu’elle avait vécu n’avait pas encore fait son chemin dans son cerveau. La sidération, à moins que ce ne soit l’instinct de survie, l’empêchait de convoquer les images de l’horreur. Restait le moment présent, l’homme assis en face d’elle qui lui posait des questions auxquelles il fallait répondre. »

Bonne lecture !

Chiennes

Marie Vindy

La manufacture de livres

2015

385 pages

Un portrait de Marie Vindy

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